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Heritage Fight est par nécessité et urgence un film « coup de poing » tant son propos est véhément et juste. Coup de poing comme celui qu’on aimerait foutre sur certaines gueules de blancs, pathologiquement cyniques et cupides ! Mais Heritage Fight d’Eugénie Dumont est bien plus que cela…

En Australie, dans le comté de Broome (W.A.), un des berceaux de la culture aborigène, sans doute la plus ancienne encore vivace, un groupe local multi ethnique s’est formé pour soutenir les Aborigènes, leurs voisins. Unis, ils s’opposent au projet de construction d’un titanesque complexe gazier sur les centaines d’hectares de leurs terres sacrées, fondements de leur culture encore sauve.

Teresa fighting

Teresa Roe

Il faut accepter le voyage de cinéma que propose Heritage Fight ; hors de soi, s’arracher d’ici et maintenant. Un « aller voir ailleurs » fascinant, vivifié par des émotions puissantes. Parmi elles… La rencontre avec Teresa Roe, matriarche des Jabirr Jabirr, désormais « gravée » dans le film, et l’histoire bouleversante qu’elle confie, apaisée d’être enfin entendue ; ou l’humble leçon d’humanité donnée par son fils Joe, épuisé par les combats sans fin ; ou encore cet incroyable engagement « à la vie, à la mort » d’une voisine d’origine européenne ; et surtout cette digne bataille pour empêcher que le sauvage blanc ne s’approprie tout pour le détruire encore.

Joe et son boomerang

Son fils Joseph Roe

Eugénie Dumont offre au spectateur que nous sommes, du sens, de l’intelligence, hors culpabilité et sentimentalisme ethnocentrés, pour penser une autre voie. L’universel dont elle parle est à réinventer. Le film agit comme un ancrage émotionnel et intelligible, un espace/temps primordial où il est inévitable de revenir à nous, occidentaux blancs, indéfectiblement (post/néo/toujours) chrétiens/civilisés/laïques/inventeurs des Droits de L’Homme/supérieurs, etc. Mais jusqu’à quand ? L’histoire qu’il met en scène provoque une indignation permanente, et une réelle envie de révolution.

Les qualités immersives d’Heritage Fight nous plongent dans une autre temporalité, dans des pensées magiques bien plus transcendantes que les nôtres, dans une expérience tour à tour sensorielle et raisonnée. Cette plongée nous réconcilie peut-être avec nous-mêmes, en nous « reconnectant» à une origine de l’humanité. Dans notre monde qui a pris le risque de sacrifier la culture et l’histoire au sens large, pour la globalisation et l’homogénéisation, les « fights » que perpétuent ces Aborigènes pour sauvegarder leur âme et leur spiritualité, sont autant d’exemples essentiels. Leur parole pérennisée par la caméra, simple et disons pré-philosophique, renvoie aux origines de la pensée dont l’Occident est coupé. Leur culture vivace, venue de « l’Age des Rêves », leurs idées premières, pacifiques, généreuses, en symbiose avec la nature, possèdent une force universelle.

Si Heritage Fight se mérite, ça n’est pas au sens pitoyable d’un quelconque élitisme, car il sait être simple et accessible. Sa beauté formelle embrasse son sujet comme une alliée constante. Que ce soit par la clarté de sa photo, la sobriété des séquences : les portraits/témoignages, les situations de groupe, les « fights » et… la Nature. Que ce soit à travers les rythmes prodigues de sens, les pauses, les accélérations ; par la gestion des émotions, de leurs causes, de leur justification. Que ce soit grâce à la bande son d’une grande force d’imprégnations. Entre les musiques originales inspirées, les chants, les instruments venus de la terre, le « bruitisme » de la modernité, l’interpénétration des voix de la sagesse, de l’émotion, de l’intelligence, de la raison. Le travail inventif et inspiré de sa réalisatrice se vit intensément mais ne se voit pas.

the cops

L’Australie blanche d’aujourd’hui, frappée d’amnésie ou faisant comme si tout appartenait déjà au passé, n’est guère préoccupée par ces minorités en difficulté (depuis les générations volées). L’état Fédéral, à grands coups de cérémonies, de plaques et autres discours d’excuses et de repentance, toujours suivis de promesses, a « pensé pouvoir faire croire » que ce peuple pouvait se dissoudre dans la mondialisation ; après quatre/cinq siècles de crimes de masse, de barbarie, de pillages, de déplacements, de lois iniques, de négation en tant qu’êtres humains… Heritage Fight se fait l’écho indélébile de la plus vieille mémoire vivante de l’humanité. Ce film génère un besoin vital de (re)penser nos actes, ainsi que notre rapport aux autres, au vivant et au monde qui nous entourent… Comme essayer un boomerang.

A propos de Christophe Seguin

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