(Cannes 2026 – Quinzaine des Cinéastes) Lila Pinell – Shana

Le premier geste de Shana de Lila Pinell présenté à la Quinzaine des Cinéastes, est une provocation comique. Tout, dans son personnage principal appelle le regard ironique : lèvres refaites, sourcils dessinés avec excès, débit nerveux, seins volumineux, langage ordurier et imagé, posture de fille Instagram saturée par les codes contemporains de la féminité performative. Le film commence quasiment dans un éclat de rire collectif face à cette outrance esthétique immédiatement identifiable issue des réseaux. Mais peu à peu, Lila Pinell retourne entièrement ce regard initial. Ce qui apparaissait comme caricature devient désespoir et fatigue. Ce qui semblait surface devient blessure couverte par une épaisse couche de gloss. Shana cesse progressivement d’être une figure de réseau social moquée pour devenir une figure sacrificielle.

Le film suit cette jeune femme vivant dans une périphérie parisienne. Sa vie est faite de livraisons de drogue, de nuits sans sommeil, de dépendances affectives à des petites frappes et de survie économique permanente. Pinell ne la filme pas comme un dossier social. Ce qui l’intéresse, c’est la manière dont certains corps féminins contemporains absorbent la violence économique, sexuelle et émotionnelle du monde autour d’eux. De fait, Mouna Soualem est remarquable face à Noémie Lvovski, qui incarne sa mère, précisément parce qu’elle accepte la dimension presque grotesque du personnage avant d’en révéler progressivement l’épuisement intime. Son visage en gros plan finit par être le projet du film : une surface fabriquée socialement, mais traversée de solitude, de peur et d’humiliation, qui l’isole de sa famille monoparentale, juive marocaine.

La grande réussite de Shana réside dans ce déplacement émotionnel. Le spectateur commence le film dans une position de distance ironique avant d’être lentement ramené au fil de la narration et de la découverte du passé de la jeune femme. Le regard mute vers une forme de compassion presque douloureuse. Pinell montre très bien que les figures féminines hypercodées de notre époque — fillers, maquillage, hypersexualisation numérique — sont des corps produits par des systèmes de violence sociale et économique.

La caméra de Marine Atlan accompagne admirablement cette transformation. Très proche des visages et des peaux, elle filme moins la banlieue que la fatigue nerveuse d’une génération vivant dans une circulation continue : argent, messages vocaux, musique, désir, survie. Tout va trop vite dans Shana. Même les moments d’intimité semblent contaminés par l’urgence. Le récit paraît parfois volontairement éclaté, mais cette fragmentation appartient profondément au film : les personnages eux-mêmes n’ont plus la possibilité de construire des existences cohérentes. Ils avancent par impulsions, négociations, micro-survivances. Mais la rédemption étant néanmoins possible, le film invite à une réflexion sur l’abandon.

Et ce qui reste surtout après la projection, c’est ce renversement : un film qui commence comme une satire pour finir dans une tristesse. Comme si derrière la caricature sociale de la fille refaite apparaissait soudain une jeunesse déjà vieille, épuisée d’avoir dû transformer son corps en armure de silicone pour résister aux coups du sort.

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A propos de Frédérique LAMBERT

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