(Cannes 2026 – Séances de minuit) Bertrand Mandico – Roma Elastica

Présenté en séance de minuit au Festival de Cannes, Roma Elastica marque un déplacement important dans l’œuvre de Bertrand Mandico. De Les Garçons sauvages (2017) à After Blue (2021), son cinéma s’est construit autour d’un imaginaire organique fait de fluides, de métamorphoses et de proliférations corporelles. Roma Elastica s’intéresse à un autre régime d’images. Les corps demeurent maquillés, costumés, artificiels, mais évoluent désormais dans un monde de décors abandonnés et de mythologies usées. Le film prend la forme d’un carnet de voyage dans les ruines d’un certain cinéma européen.

Au début des années 1980, Eddie, immense vedette américaine incarnée par Marion Cotillard, arrive à Rome pour tourner un film de science-fiction dans une Cinecittà en déclin. Studios désertés, hôtels en travaux, accessoires abandonnés et producteurs fatigués composent un paysage qui ressemble à une archéologie du spectacle cinématographique. Le film s’ouvre sur le tournage d’une scène d’agonie où la vieillesse de la star devient elle-même un sujet. Dès cette ouverture, Mandico annonce son programme : observer ce que deviennent les images lorsque les mondes qui les ont produites entrent en ruine.

Le cœur du film réside dans la présence envahissante des vestiges du péplum. Colonnes antiques, armures, toges, statues, temples de carton-pâte et figurants errants encombrent les décors du tournage. Le péplum n’existe plus comme récit. Il subsiste sous forme de signes. Cette fonction n’est pas nouvelle dans l’histoire du cinéma. Dans Le Mépris (Jean-Luc Godard, 1963), l’Odyssée tournée par Fritz Lang accompagne la crise du cinéma européen. Dans La Ricotta (Pier Paolo Pasolini, 1963), la reconstitution de la Passion transforme le plateau en théâtre de la modernité. Dans Hail, Caesar! (Joel et Ethan Coen, 2016), le péplum biblique révèle les mutations du système hollywoodien. Roma Elastica s’inscrit dans cette lignée : Mandico filme ce qu’il reste du péplum après la disparition du monde industriel qui l’a produit.

Le titre résume cette logique. « Roma » renvoie à Cinecittà, à l’Antiquité et à l’histoire du cinéma italien. « Elastica » désigne la capacité des formes à migrer et à se recomposer. L’Antiquité rencontre les années 1980, le péplum dialogue avec la science-fiction rétro, Fellini croise Pasolini et Hollywood rejoint Cinecittà. Le film fonctionne comme un vaste collage de formes survivantes de genres anciens : giallo, péplum, science-fiction italienne, mélodrame hollywoodien, film d’exploitation. Les fantômes de Huit et demi (Federico Fellini, 1963), Roma (1972), Toby Dammit (1968), Médée (Pier Paolo Pasolini, 1969), Œdipe roi (1967) ou Mort à Venise (Luchino Visconti, 1971) circulent dans les décors et les gestes des acteurs.

Cette circulation compose une véritable poétique des ruines. Armures suspendues dans les hangars comme des peaux mortes, colonnes fissurées, costumes abandonnés, fumées artificielles et plateaux désertés dessinent le paysage d’un empire imaginaire en décomposition. Les chambres d’hôtel sont en travaux, les studios tombent en poussière, les producteurs ressemblent à des fantômes. Mandico s’intéresse moins au film tourné qu’aux traces matérielles qu’il laisse derrière lui : maquillages qui coulent, décors éventrés, accessoires oubliés et corps épuisés après la performance. Cinecittà devient un réservoir de formes disponibles, où le péplum survit comme vestige mélancolique du cinéma européen, loin des récits héroïques.

Marion Cotillard compose une Eddie hantée par sa propre image. Sa diction affectée, ses gestes ralentis et son maquillage spectral évoquent la Norma Desmond de Boulevard du crépuscule (Billy Wilder, 1950). Face à elle, Noémie Merlant fait de Valentina le véritable regard du film. Maquilleuse, assistante et confidente, elle observe la lente dégradation de ce monde. Ornella Muti, Franco Nero et Isabella Ferrari apportent quant à eux une mémoire incarnée du cinéma italien.

Vraisemblablement tourné en pellicule 35 mm avec une caméra Aaton Penelope, sous la direction photographique de Nicolas Eveilleau, le film développe une matière visuelle faite de fumées bleutées, d’ors fanés, de surimpressions et de néons mourants comme au bord de la désagrégation par effacement ou par combustion de la pellicule. La direction artistique de Toma Baqueni transforme Cinecittà en organisme fossilisé. Le montage de Laure Saint-Marc accompagne les dérives du récit tandis que la musique de Pierre Desprats et les réminiscences d’Ennio Morricone (pour Metti une serra a cena de Giuseppe Patroni Griffi) transforment Rome en chambre d’écho des mythologies du cinéma italien.

Roma Elastica avance à la vitesse de ses ruines. Bertrand Mandico signe moins un film sur Cinecittà qu’une méditation sur le devenir des images. À travers le péplum réduit à l’état de signe, les décors abandonnés et les corps devenus archives, il interroge ce qui continue de circuler lorsque les mondes qui ont produit ces formes ont disparu. Entre collage, survivance et poétique des ruines, Roma Elastica transforme les restes du cinéma italien en territoire de pensée.

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A propos de Frédérique LAMBERT

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