Blind Man Running : comme un aveugle courant sur une terre d’asile. Une terre qui offre protection et sécurité. A moins que ce ne soit celle d’un hôpital psychiatrique.

A moins que dans les retranchements de nos limbes cérébraux, dessinant la carte lunaire d’un territoire sur lequel grossit le nodule spatial qui sera notre Asylon Terra, un orchestre joue pour nous la musique de la terre promise.

Pierre Lordet est le grand architecte de cette entreprise, son capitaine Kirk[1] en somme. Il démarre la clarinette à l’âge de 7 ans, avant de passer à l’instrument qui devient sa colonne vertébral-o-ventrale, exosquelette de cet astronaute sans planète.

Né à Angers en 1981, il passe son bac littéraire option musique à Annecy.

Pierre Lordet : je suis le schéma du jeune français des années 80 qui a fait « horaires aménagés », son école de musique et son conservatoire. Je me suis barré de chez mes vieux à 17 ans et je gagnais ma croûte en donnant des cours de clarinette. Je suis venu à Grenoble et j’ai bossé somme prof de musique pour payer mon loyer. Jai aussi rencontré sur un stage, Pierre Dubier qui m’a énormément apporté. Je suis resté depuis.

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Asylon Terra est fondé en 2014. Une bande de potes raconte Pierre. Anne Quillier[2] au Rhodes et au Moog, avec qui il partage des études musicales à Chambéry, Lucas Hercberg à la Basse et Clément Black à la Batterie.  Une maquette sort en avril 2014, 5 titres enregistrés presque dans l’urgence aux studios de King Tao[3].

Le groupe se met alors en sommeil, peaufinant son association. C’est par les petites salles, les clubs de Jazz que la nageoire dorsale de cet animal musical hybride, refait son apparition et se dirige logiquement vers les studios pour concrétiser un rêve un peu fou par les temps qui courent : faire un album dont Pierre veut pouvoir être fier proposer ; une musique différente de 80% des albums de jazz d’aujourd’hui.

Pierre Lordet :   Ce que je voudrais dans ce disque c’est que les gens n’aient pas l’impression d’écouter du jazz. Sur le morceau de l’album « elle écoute son reflet » j’ai par exemple invité un quatuor à cordes pour aller vers la pop électro aux multiples effets. J’ai composé tous les morceaux et nous avons fait des arrangements spécifiques pour l’enregistrement en studio à la Bobine[4]. Dans mon esprit, avec cet album, quelqu’un qui n’a jamais écouté de jazz et qui aime le son, la pop (les trucs « easy » qui t’emmènent assez vite), sans être sur des formats 3’30 mais plutôt 6/8 minutes, que pour cet auditeur la musique soit facile d’accès et vraiment prenante. Dans la lignée du premier album de Guillaume Perret & The Electric Epic, Brutalum Voluptuous, qui est un disque avec des constructions qui viennent du jazz, alors que c’est du métal ! Le métal ce n’est pas mon langage, mais je veux être dans quelque chose de réussi et d’ambitieux au niveau du son.

L’ouverture de l’album, Blue Salad, commence par la scansion d’un message en morse, doublé par le Rhodes avant que la clarinette ne délivre ses arpèges. Une salade étrange qui sert de plat d’ouverture au repas servi par le châtelain dans un château en flammes.

On ne peut s’empêcher de penser aux mondes électroniques de François De Roubaix, mais ce château qui brûle[5] vient de plus loin. Il vient du magnifique morceau de Neil Young, Don’t Let It Bring You Down. Quand on connait un peu la vie du légendaire chanteur[6], on sait que chaque mot est pesé à l’aulne de la balance entre la vie et la mort.

On ne saura rien des châteaux personnels du musicien, mais quand ils brûlent dans sa musique, ce sont nos viscères qui se transforment en cornacs d’éléphants sortis d’un rêve opiacé, marchant sur les châteaux imprenables du réel.

L’album de Pierre Lordet regarde curieusement son reflet dans le miroir de la musique. Le planant morceau « Elle regarde son reflet » s’ouvre entre les doigts d’Anne Quillier au Rhodes.

Pierre Lordet : C’est un morceau composé en miroir avec des inversions, des proportions mathématiques spéciales (tu sais que je kiffe ça) donc …

http://soundcloud.com/asylon/sets/blind-man-running-extraits

 Un reflet que son créateur voudrait « pop », en rupture avec une musique savante dont il a reçu l’enseignement. Mais ne lui en déplaise, fantôme d’un opéra abandonné, sa musique plane comme une raie Manta au-dessus du fond d’océans électroniques que n’aurait pas renié un François de Roubaix. Pour ce fantôme, le sentiment de liberté intérieur semble être une lutte contre soi-même qui trouve sa résolution dans la somptueuse envolée finale de ce morceau. Poussée par un quintet à cordes, les phrases musicales prennent de la hauteur pour touchez les ailes d’un autre compositeur contemporain majeur de ce style de musique, Joe Acheson et son Hidden Orchatra[7]. Alors de la « pop » oui, mais pas de cette soupe fade et froide déversée pas les tâcherons des cuisines de la « junk music ». Lordet est un esthète passionné aux profondeurs lumineuses…..

Si on doit parler de musique pop, Sebastien Tellier est resté sur Terre en comparaison.

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« Gone » est le morceau suivant. « Gone » car oui, toute la tension des morceaux de l’album jusque-là disparaît. De ces nappes de bouillard quasi immobiles sur un petit matin imaginaire,  sort une cuisine plus légère et presque drôle, sur un morceau où les traits de petite clarinette doublés au clavier Moog[8] par Anne Quillier.

Pierre Lordet : “Ginger cooking” est juste une blague , j’aime bien présenter cette chanson comme une chanson d’amour ! Et puis elle est sacrément Bollywood quand même.

” Leaving samsara”. Le “samsara” s’oppose au “nirvana” dans la pensée bouddhiste, il est le reflet du monde d’illusions qui nous entoure. Ce morceau traite de la difficulté d’en sortir et de l’énergie qu’il faut déployer pour tenter d’arriver à l’illumination. (morceau volontairement “anti-méditatif”).

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Source image : http://www.guiamania.com/videojuegos/35921.php

Les « territoires occupés » de Pierre Lordet (du nom de son 8e morceau), sont peut-être cette fameuse coïncidence des opposés qui personnellement m’obsède. Le lieu de l’équilibre universel, un point minuscule qui concentre toute l’énergie de l’Univers, comme la note que pousse le clarinettiste sur la fin du morceau, une note qu’il porte à bout de souffle aux frontières de ce qu’il est avant de disparaitre dans les formes du chaos.

L’album se clôt par une réponse. Celle que le musicien prête au(x) Créateur(s) Suprême(s) s’il(s) existe(nt).

Pierre Lordet est un musicien qu’il faut suivre car il ne se retourne pas. Il faut laisser sa musique prendre le temps de nous guider, pour retrouver la richesse des mondes qu’on nous arrache pendant notre sommeil.

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Blind man running
through the light
of the night
With an answer in his hand,
Come on down
to the river of sight
And you can really understand,
Red lights flashing
through the window
in the rain,
Can you hear the sirens moan?[9]

 


Le 20 Avril venez fêter la sortir de l’album à la Bobine à Grenoble avec le groupe 

 

Asylon Terra, « Blind Man Running » (King Tao prod.): Cliquez pour acheter l’album

 

 


[1] Commandant du vaisseau spatial de « Star Trek : entreprise »….enfin voyons ! Souvenez-vous: to explore strange new worlds, to seek out new life and new civilizations, to boldly go where no man has gone before….

[2] https://www.facebook.com/annequillier

[3] http://www.kingtao.org/

[4] http://www.labobine.net/

[5] Castel Burning

[6] http://www.telerama.fr/livres/une-autobiographie,87441.php

[7] https://www.culturopoing.com/auteur/the-hidden-orchestra

[8] https://fr.wikipedia.org/wiki/Moog

[9] Neil Young « don’t let it bring you down“

A propos de Vasken Koutoudjian

1 comment

  1. abayou

    Très bel article Mr Koutoudjian!.. Leur live à la nuit de tous les jazz au train théâtre m’avait “emmené” dans ces endroits dont vous parlez si bien…Je file de ce pas acheter l’album, pour retrouver ces sensations, et tenter de comprendre comment tout ça est fabriqué! En plus je découvre qu’il est angevin!
    On pourrait rajouter que ces mélodies planantes sur dos de raie Manta sont extrêmement bien accompagnées rythmiquement: le moteur basse-batterie est génial aussi, fin, inattendu et très construit, rempli de rendez-vous subtils…
    Merci cher ami pour ce bel article!
    Sandrine Abayou

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