L’humour acide et corrosif de Christophe Esnault nous avait beaucoup séduit dans Ma vie® est une start-up (co-écrit avec son « désaltère égo » Lionel Fondeville). Mais depuis la sortie de ce livre, il y a un peu plus d’un an, l’auteur a publié deux textes et en publie aujourd’hui un troisième : Le Libraire & le Psychopathe. Une étonnante prolixité qui offre au site Rebelle[s] le loisir de qualifier Esnault « d’hurluberlu post-punk, stakhanoviste de la lecture et de l’écriture ». Et convenons que ces mots définissent parfaitement ce nouvel ouvrage où, sous la forme de courts paragraphes fragmentaires, l’auteur met en scène un « psychopathe » qui vomit sa bile contre un corps de métier qu’il a fréquenté toute sa vie : les libraires.

Après avoir raillé avec beaucoup de verve la « start-up nation » chère à notre président de la République et tous les travers de la « société du spectacle », notre homme aiguise une fois de plus ses griffes et laisse s’épancher sa veine pamphlétaire.

« Les gens sont assez imbéciles pour penser que libraire c’est un super boulot, alors que vider des poulets en chambre froide c’est carrément plus « classe » ».

D’emblée, Christophe Esnault endosse le point de vue du « psychopathe » pour déverser sa hargne sur la profession de libraire et ce qu’elle est devenue. Il ne s’agit plus, en effet, de rencontrer des œuvres et partager un amour de la littérature mais de vendre des produits, qu’il s’agisse de livres ou de cuisines en kit. Le libraire est devenu un simple boutiquier qui assure la rotation de ses rayons et qui se contente de promouvoir du prémâché recommandé par Augustin Trapenard ou les pages culturelles de Télérama.

« Tout ce qu’il place en rayon est téléguidé par la venue des représentants. Les éditeurs qui n’ont pas de « repré », le libraire considère qu’ils ne veulent pas vendre leurs livres et comme il est très conciliant avec ce désir affirmé, aucun des livres de leur catalogue n’entrera jamais dans sa boutique ».

Avec l’humour vache qu’on lui connaît, Christophe Esnault raille les mœurs du libraire : les rencontres-dédicaces, les auteurs locaux, le désir d’obtenir une pleine page dans la PQR, l’absence de jugement critique et le manque d’intérêt pour tout ce qui n’est pas « produit d’appel », les notules rédigées pour une revue mensuelle ou les « ateliers d’écriture et de scoubidous ayant débouché sur la publication de ses poulains, lesquels sont si talentueux que lire quelques pages de l’anthologie des textes gorgés de lente agonie collégienne suffit à fissurer l’ossature du lecteur, même chez les habitués de Virginie Grimaldi. »

Même si on s’amuse bien à lire cet éreintage en règle, l’exercice pourrait paraître un peu vain s’il se réduisait à un flot d’invectives contre l’évolution (réelle) d’une profession sur l’air du « c’était mieux avant ». D’autant plus que l’on pourrait s’interroger sur les raisons de cet acharnement alors qu’il existe de nombreuses professions bien plus méprisables que celle-là (notaires, huissiers de justice, flics…). Mais si Le Libraire & le Psychopathe séduit, c’est aussi parce qu’il témoigne d’un amour déçu. C’est parce que la librairie est sa deuxième maison et qu’il y passe régulièrement des heures que le « psychopathe » en veut au maître de céans. La dimension psychanalytique qui parcourt en filigrane le livre parvient à traduire ce rapport amour/haine qu’éprouve l’alter-égo sociopathe de Christophe Esnault. Que lui-même se mette dans la peau d’un « psychopathe » montre déjà sa volonté d’autodérision. Le libraire honni devient une sorte d’analyste qui permet au psychopathe d’exprimer sa frustration, sa culpabilité (celle d’acheter autant de livres puisque « il sait que des familles vivent avec le montant de son budget livres. ») et son ressentiment :

« Contrairement au psychopathe, les gens sains d’esprit et aux préoccupations et activités normales n’entrent pas dans la librairie. Ils ne sont pas dépressifs. Et eux n’emmerdent pas le monde en permanence en se prenant pour des êtres supérieurs ».

En introduisant cette distance, Christophe Esnault permet de nuancer un peu son désamour pour les libraires qui ignorent la littérature indépendante, la poésie, les ouvrages hors-normes pour privilégier le tout-venant. L’humour qui se dégage du Libraire & le Psychopathe est grinçant mais il n’est pas aigre. Et c’est ce rire, indispensable, qui apparaît comme dernier viatique face aux évolutions dérisoires de notre monde absurde.

NB : Pour en savoir plus, on se reportera au très intéressant entretien de Christophe Esnault sur le site Rebelle[s]

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Le Libraire & le Psychopathe (2026) de Christophe Esnault

Éditions Labyrinthes, 2026

ISBN : 978-2-492895-37-1

67 pages – 9 €

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A propos de Vincent ROUSSEL

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