Lundi 16 mars, les yeux du monde entier étaient rivés sur Lyon (ou plutôt ses alentours) pour la première date du Lux Tour, la nouvelle tournée mondiale de Rosalía, dans l’enceinte de la LDLC Arena à Décines-Charpieu. L’heure était venue pour la chanteuse espagnole de défendre sur scène son dernier opus Lux, sorti début novembre 2025. Trois ans après Motomami qui s’imposait en son temps comme son album le plus ambitieux, en régénérant l’esthétique d’une pop non formatée, exigeante et accessible, elle a pris un nouveau contrepied salvateur. Elle s’éloignait esthétiquement du registre qui l’avait consacrée pour investir des terrains plus radicaux en puisant dans des référentiels classiques et symphoniques couplés à une imagerie empreinte de sacré inspirée par diverses figures de martyrs. Un disque de ruptures thématiques (sa séparation amoureuse) et stylistiques, réaffirmant la liberté et l’ambition d’une artiste qui, forte d’un nouveau statut, a opté pour une proposition disruptive. Lux tenait sans la moindre hésitation comme l’un des temps forts musicaux de 2025.
Comment ce quatrième album divisé en quatre mouvements allait-il être défendu sur scène ? Comment Rosalía allait marier ses multiples esthétiques musicales ? Comment ses propositions allaient-elles s’incarner en live ? Quelle saveur particulière allait avoir ce coup d’envoi ?
Nous avons eu la chance d’assister à cette représentation forcément à part, idéalement placés, prêts à contempler le spectacle dans une salle pleine à craquer, remplie de spectateurs venus de divers coins du globe, pour assister à la première des cinquante-sept dates du Lux Tour.
Verdict sans appel, en près de deux heures de concert et vingt-cinq titres interprétés, Rosalía et ses complices (un orchestre, des danseurs et des danseuses) ont livré un spectacle impressionnant de bout en bout. Plastiquement époustouflant sans jamais tomber dans l’épate facile ou la performance gratuite, l’artiste catalane prolonge et amplifie son entreprise, celle de nourrir un projet entier, sincère et intimiste, redéfinissant les contours de la pop contemporaine dans un dessein parfois exigeant et radical tout en traçant un chemin accessible musicalement et émotionnellement (au-delà même de l’éventuelle barrière de la langue).
Dans une ferveur qui n’a fait que s’amplifier au fil des minutes, l’ouverture découvrant la scène et son décor, provoque une première surprise, la chanteuse n’est pas encore visible. Une boîte s’ouvre. Elle apparaît alors, au centre du dispositif, démultipliée sur deux écrans géants, l’un à sa gauche, l’autre à sa droite, prête à chanter Sexo violencia y llantas et lancer un premier acte aux airs de cérémonial. Uniquement composé de titres issus de Lux, ce mouvement inaugural entre tableaux scéniques (les voiles flottant dans l’air sur Divinize) et chorégraphies chiadées (Porcelana, Divinize), jeux millimétrés sur les lumières et les couleurs, a installé une sensation étonnante et paradoxale de proximité. La netteté des écrans, loin d’être un gadget, apportait une profondeur au show en démultipliant ses perspectives au fur et à mesure des actes. Elle créait une familiarité inattendue au sein de la grosse machinerie déployée. Parallèlement, la chanteuse semblait ouvrir un espace intime au fur et à mesure de ses interprétations, jusqu’à celle bouleversante de Mio Cristo piange diamanti. Cette façon de rester simple et authentique dans une entreprise aussi exigeante et perfectionnée, fut fréquemment vecteur d’émotion. Les paroles intégralement traduites en français au-dessus de la scène abolissaient une frontière. Elles permettaient une compréhension supplémentaire de morceaux essentiellement appréhendés à l’aune de leur musicalité et leur imagerie.
Fait troublant, ce concert venait au lendemain de la découverte en salle du Testament d’Ann Lee de Mona Fastvold, comédie musicale habitée et radicale consacrée à la fondatrice d’un culte sectaire au XVIIIe siècle incarnée par Amanda Seyfried. Une sensation similaire de transe et d’abandon, par la chanson et une imagerie religieuse, créaient une proximité artistique inattendue à vingt-quatre heures d’intervalles. Beaucoup moins austère que le film évoqué, le show de Rosalía investit logiquement l’iconographie religieuse, multiculturelle et multi-ethnique de Lux dans un geste non prosélyte investi (comme l’album éponyme), un art qui touche au sacré dans une quête de transcendance et d’absolu. Il allait déployer ses identités au fil de la soirée, des actes et des rebondissements, en confrontant le dernier opus à son prédécesseur ainsi que quelques titres annexes. Chaque interlude non musical (sur un mode léger) venait préparer un changement de costume, de décor et de ton pour amorcer un nouveau mouvement amplifiant le précédent. Rosalía nous a ainsi emmené de son intimité la plus profonde à la fête débridée, comme si nous étions allés d’une cathédrale à une rave party, entre la transe et l’abandon, la balade et la communion.
La chanteuse catalane a imposé à la scène une approche similaire à sa proposition musicale, c’est-à-dire multiple, synthétique, ouverte et intimiste. Il est moins question de réinventer les codes qu’elle manie que de se les approprier afin de marier des univers et esthétiques contraires en un tout cohérent et personnel. De la même façon que depuis ses débuts elle est allée sur les terrains du flamenco, du r’n’b, du reggaeton, de la pop et aujourd’hui de la cantate ou de la musique classique, son concert va puiser dans l’art contemporain (installation, visite de musée), le baroque, l’opéra, le théâtre et le cinéma. Des images fragmentées et dilatées sur la fin du concert, façon captation à six images par seconde dont était friand Tony Scott sur ses dernières réalisations, nous inspirèrent une comparaison cinéphile inattendue. Le Lux Tour apparaît alors comme un mariage improbable mais vertigineux entre le sacré élégiaque de Terrence Malick et la virtuosité expérimentale du cadet Scott période Man on Fire. Plus tôt, une reprise surprenante de Can’t Take my Eyes off you la transformait quelques minutes durant, en tableau animé.
En quatre actes et un intermède, elle a affirmé avec la même intensité une identité plurielle nous foudroyant de titre en titre et de rupture en rupture par une performance incarnée, ambitieuse et spectaculaire. Jamais démonstrative ou racoleuse, elle a su admirablement faire le lien entre ces différentes facettes. De la pop classique et sacrée de Lux, à celle plus triviale et faussement superficielle de Motomami, la Catalane est passée d’une émotion à une autre, d’une ambiance à l’autre à la faveur d’une mise en scène impressionnante. Les chorégraphies et les tableaux faisaient vivre la scène tandis que l’orchestre et la chanteuse posaient la couleur musicale, entrant ponctuellement en fusion. On pense au jeu sur le noir et blanc durant l’interprétation de La Perla au dispositif aussi sobre que sophistiqué, reposant sur une chorégraphie minimaliste et des costumes bicolores.
Un intermède avant l’acte final ouvert par une traversée de la chanteuse au milieu de la foule, résumait parfaitement une dualité. Proche de celles et ceux venus l’acclamer, elle apparaissait telle une sainte, une image qui n’avait rien d’anodin dans le référentiel biblique employé, tout en rappelant l’un des projets sous-jacents de Lux. Dans cet album, la chanteuse exorcise une rupture amoureuse en s’inspirant de figures de femmes martyrs (Thérèse d’Avila, Jeanne d’Arc mais aussi Sun Bu’er ou Rābiʿa al-Adawiyya), projetant son expérience personnelle à travers des parcours universels comme autant de miroirs déformants susceptibles de traduire son expérience et de saisir une partie de sa vérité. Cette parenthèse (si elle en est une), n’efface pas celles qui ont précédé, depuis Los Ángeles jusqu’à Motomami sans oublier El Mal Querer qui l’a révélé au plus grand nombre.
Ce lundi 16 mars, elle fut tour à tour une sainte, une divinité, une star mais aussi une amie et une confidente (au sens littéral dans un intermède amusant). Elle n’a pas hésité à interagir fréquemment durant le concert, en français pour l’occasion (lâchant un « 6-9 la trik » qui a conquis sans mal son audience), mais aussi en anglais et en espagnol de manière à communiquer avec tous ses publics dans un mélange là encore cohérent avec l’album éponyme qui dépasse la dizaine de langues employées. De l’art sacré plus « maléfique » (Berghain et sa relecture visuelle du Sabbat des Sorcières de Goya en point d’orgue) à la mode (l’explosif La Combi Versace) à des hymnes irrésistibles (La Fama) en passant sur des égotrips gentiment provocateurs (Saoko), elle a revendiqué son œuvre et ses contradictions avec puissance et intensité, laissant indistinctement affluer les larmes et la joie. Le Lux Tour transforme l’écoute de Rosalía en expérience cathartique et euphorique, confirmant la place à part de l’artiste dans le paysage musical actuel. Nous sommes, a minima, face à la pop star la plus audacieuse et ambitieuse des dix dernières années. Hâte de connaître la suite, en attendant, il est possible de réécouter Lux inlassablement pour continuer de percer ses nombreux mystères.
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