Camille Baurin – “Robin, Enfances et super-héros”

Ils sont partout, moqués ou regardés avec tendresse : les sidekicks, ces « faire-valoir », accompagnant les dieux sur terre adultes dans leurs aventures, les humanisant, les moquant parfois, souvent voire toujours plus jeunes qu’eux, dans une trouble relation de paternité et d’interface.

Captain Arrow et Speedy, Captain America et Bucky : c’est l’histoire de ces ‘seconds’, créés dans un premier geste pour attirer le jeune lectorat et leur âme damnée dans les mailles du comics, et surtout celle du plus célèbre d’entre eux, Robin, jeune homme fringant qui fête cette année ses 80 printemps, que se propose de raconter Camille Baurin (qui nous pardonnera de souligner qu’il suffit d’inverser deux lettres pour en faire un super-héros sous cape) dans ce bref mais superbe « Robin, enfances et super héros », paru chez Aedon.

Passionnant de bout en bout, l’ouvrage montre avec brio à quel point, dans sa première partie panorama, loin de constituer un pis-aller nécessaire (et une cash machine), ce sidekick devient progressivement dès sa création un réceptacle : tout à la fois psychologique et métaphorique mais parfois complètement politique, comme lors de la seconde guerre mondiale où une hallucinante campagne de propagande demandait à joindre Bucky et Captain America.

Dépliant ensuite sa pensée en prenant comme postulat d’origine l’idée poétique et acquise que la figure du side-kick, en particulier celle de Robin, constitue une forme de double, d’incarnation et d’interface du regard originel du lecteur découvrant les comics (à l’opposé du heros, figure mythique), Camille Baurin propose une relecture de l’histoire tout entière du medium en transformant les sempiternelles âges d’or/bronze/sombre/etc, en une chronologie de la maturité : de l’enfance à l’adulte, et, surtout et avant tout, ce qu’il reste d’intrinsèquement enfant dans l’adulte.

  • De l’innocence au regard des adultes : fin de Neverland

Au Neverland béni des débuts, lieu caché et un peu secret, succède alors bien vite, après la guerre, le regard des adultes, dont le Dr Frederic Wertham qui, pour l’ouvrage « Seduction of Innocent » (difficile de faire moins équivoque) se veut démontrer à quel point les comics, du plus naïf au plus déjanté comme la revue MAD, incitent perversement la jeunesse à la débauche, quand ce n’est pas, ô péché, à l’homosexualité par la relation avec Batman :

« Tout comme les bandes dessinées criminelles classiques contribuent à enraciner des modèles violents et hostiles en suggérant des formes précises dans leur expression, les histoires de Batman instaurent des tendances homoérotiques en suggérant des relations amoureuses de type « adolescent-avec-adulte » ou « Ganymède-Zeus » » (citation de l’ouvrage de Wertham, p.42)

Moralité et morale : naitra le Comics Code, vaste pantalonnade pudibonde où Marvel, DC et consorts jurent de ne jamais représenter de violence et surtout, surtout, de ne jamais faire d’un policier un méchant ou quoi que ce soit d’autre qu’une figure de vertu.
En sifflant la fin de la récréation, les conservateurs de tout bords allaient en fait propulser sans le savoir le médium dans une mutation sans retour.

  • Mutatis mutandis

Comme les différents Robin sont autant de miroirs en creux du Chevalier Noir (autre enfant perdu et orphelin), une progressive érosion de leur relation, germe du futur, s’opère : si les héros majeurs luttent tant bien que mal avec leur nouveau conformisme, de Superman tiraillé platoniquement entre deux femmes à Flash incapable d’arriver à l’heure à ses rendez-vous, Batman lui se vautre dans la domesticité. La Batcave s’aménage, il dégote une jeune fiancée qui le détourne de méchants de plus en plus grands guignolesques, quand il ne pousse pas le bouchon jusqu’à même adopter un chien (le pavillon n’est pas loin).

Mais s’il n’est plus tout à fait père, ni plus ami, que devient Robin ? Rongé par les doutes existentiels sur le sens de sa vie, le sidekick devient le témoignage trouble, le nouveau dark caché d’un médium en crise, tiraillé entre passé doré et un avenir incertain.

Et c’est ce silence cauchemardesque d’angoisse, terreau de l’adolescence, qui posera les bases encore branlantes mais fécondes des crises et éclats sublimes du comics à venir, comme le démontre avec brio le dernier tiers de l’ouvrage, consacré à la figure plus spécifique de Robin, et ses multiples incarnations, toute chambre d’écho d’une réinvention.

Le fil se déroule alors comme celui de la vie, de Dick Grayson, enfant qui finira par quitter le giron paternel pour voler de ses propres ailes sous le nom de Nightwing, puis le tempétueux adolescent assassiné, puis Tim Drake, le début d’un âge adulte, réfléchi mais plus froid, nouant avec un Batman aigri et nostalgique (il conserve comme une idole la tenue de Drake sous cloche) une relation quasi professionnelle voire paternelle.

A chaque Robin son lecteur, grandissant, et son étape-clef d’un médium qui se cherche comme eux : celui de l’enfance colorée, du Rouge-gorge (le nom de Robin), puis la noirceur désenchantée et violente qui accompagne le dark age et la mue vers des œuvres d’une complexité incroyable comme les Watchmen ou le Dark Knight de Miller, incarnée symboliquement par la mise à mort de Robin par ses propres lecteurs (qui réagiront à un sondage suite au climax de la dernière case « robin doit-il mourir ? oui »), se débarrassant du même coup d’un oripeau des premiers ages du comics et d’un symbole de leur enfance, « on est des grands maintenant » semblent-ils dire, jusqu’à une forme adulte mais encore incapable de traverser le deuil nécessaire à toute évolution.

  • Paix de l’enfance ?

C’est le rôle, nous dit Camille Baurin, de l’apparition finale de la modernité de Damian Wayne, fils biologique et dernier Robin en date (exception faite, pas de côté incroyable, d’une Robin féminine en la personne de Stephanie Brown, vite éjectée), figure ambivalente tout à la fois caricaturale d’enfant boudeur, capricieux, trop sérieux dans ses emportements, incarnant tout à la fois une nostalgie ambiguë du masque qu’il porte (et du passé du médium) et un renouveau : comment être fils ? comment être père ?

Par son outrance apaisée, la mélancolie rieuse qu’il incarne, il ensemence le monde des comics, définitivement noir, d’une lumière nouvelle. D’un genre qui aura voulu tuer tout ce qui pouvait symboliser son enfance, il offre une nouvelle lecture possible du monde et du rapport à soi :

Les Robin, Bucky, et autres Speedy auront été les personnages auxquels on s’identifiait lors de notre enfance, ces sidekicks horripilants que l’on voulait voir morts dans notre adolescence, puis, une fois devenus adultes, ces figures nostalgiques, souvenirs attendris de notre propre jeunesse. […] Ce faisant, par ce retour à l’enfance, c’est la revendication de la bande dessinée en tant que moyen d’expression artistique qui s’opère ici, si ce n’est que cette revendication se situe du côté des enfants, des fous, des freaks, et de toutes ces figures de la marginalité qui ont permis de composer son histoire. (p.114)

Retour à l’enfance, apaisement dynamique, relecture perpétuelle de son identité (et du médium comics, miroir de nous-même), dans la violence ou la tendresse, mais surtout redécouverte, une fois la mue effectuée, du plaisir incommensurable de la paix du jeu : « sérieux comme un enfant qui joue », disait Bachelard, cité avec justesse ici. Et si, au fond, c’était cela la maturité ?

Editions Aedon, 116 pages, 9.90 euros. En librairie.

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A propos de Jean-Nicolas Schoeser

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