Les derniers mots adressés par Pio Marmaï à Adèle Haenel à la fin du très bel En liberté ! (2018) peuvent être considérés comme un manifeste du cinéma de Pierre Salvadori : « C’était faux, mais c’était beau. » Cette réplique courte recèle en elle la beauté de ce réalisateur éclatant, scintillant, conscient de la noire cruauté de la vie et du monde mais se permettant de faire de ses propres réalités parallèles des contrefeux à la morosité, du mensonge ou de l’imposture une façon d’alléger les souffrances de plaies profondes. En cela, Salvadori semble quelque peu voisiner avec Xavier Giannoli, qui a fait de l’imposture sa dialectique propre, à ceci près que si le second peut parfois se prendre terriblement au sérieux (sa dernière livraison, Les Rayons et les ombres, le prouve de façon sinistre), le premier conserve constamment la volonté d’éclairer le monde par la vitalité de ses récits emberlificotés et par la grâce d’un sourire qui, bien que mélancolique, charrie avec lui une légèreté bienvenue, propre à une certaine comédie sophistiquée à l’américaine. Premier film de Pierre Salvadori depuis quatre ans (depuis La Petite bande passé inaperçu en 2022), La Vénus électrique, qui fait l’ouverture du Festival de Cannes 2026, se positionnerait presque comme une version (faussement, justement) classique de son cinéma, mais surtout confirme la place primordiale et l’importance capitale de son auteur dans un cinéma français à la fois d’auteur et populaire, d’une haute exigence.

La Vénus électrique, le clou du spectacle (G. Kervern, A. Demoustier) (©Diaphana Distribution)

Nous sommes dans l’entre-deux-guerres, en 1928. Dans une fête foraine, Suzanne (Anaïs Demoustier) est la Vénus électrique, clou d’un spectacle à peu de frais et quelque peu de guingois. Pas besoin d’un grand talent, néanmoins : son charme douloureux, l’électrocution qu’elle provoque chez les gars qui paient pour l’embrasser reste un subterfuge (car les subterfuges abondent chez Salvadori, et particulièrement dans ce dernier). Alors qu’elle zone dans la roulotte de la fallacieuse diseuse de bonne aventure du coin pour ramasser quelques billets planqués dans quelque tiroir, elle rencontre Antoine Balestro (Pio Marmaï), veuf éploré et parfaitement ivre qui la croit voyante, et qu’elle ne va pas contredire pour lui soutirer une ou deux coupures de plus. Le boniment de Suzanne convainc tellement Antoine qu’il la paie pour qu’elle fasse ses séances à domicile, afin de faire revenir par la parole et par un simulacre de possession la femme défunte, Irène (Vimala Pons). Outré par la manipulation, l’ami d’Antoine, Armand (Gilles Lellouche) menace Suzanne et lui interdit de revenir. Antoine, peintre reconnu qui avait arrêté son activité, s’est cependant remis à sa création, requinqué par les apparitions d’outre-tombe ; Armand, autant ami que marchand d’art, réemploie donc Suzanne et la rémunère grassement pour que les tableaux recommencent à affluer.

L’art ciselé de Pierre Salvadori réside dans cette écriture virevoltante, imbriquant avec une fluidité assez impressionnante les personnages, leur trajectoire propre, les intrigues et sous-intrigues, les temporalités, la lecture par Suzanne des journaux intimes de la défunte Irène lui permettant de rentrer dans son rôle de médium et créant tout à la fois les flashbacks de l’histoire d’amour passée, la résurrection factice de la morte par le truchement du corps de l’impostrice et recréation possible d’un nouvel amour au présent. Cet entrelacs narratif se renforce encore lorsque le montage insère au sein des flashbacks les réactions de lectrices de Suzanne et de sa meilleure amie foraine mise dans la confidence, Camille (Madeleine Baudot), faisant des récits d’Irène de véritables page turners dont Suzanne se fera l’interprète dans une démarche de jeu évoquant presque le principe d’un remake inscrit dans le réel.

Les journaux intimes comme page turners (A. Demoustier) (©Diaphana Distribution)

Car tout n’est que fiction dans La Vénus électrique, jusque dans la réalité des personnages. Puisque tout n’est que mensonge, mise en scène, trucages et maquillage, rôles à interpréter (Suzanne qui devient Irène, mais connue par Antoine sous un troisième nom : celui de la diseuse de bonne aventure de la fête foraine, inscrite sur le fronton de la roulotte de cette dernière) et crédulité de spectateurs à titiller (Antoine croyant dur comme fer à ce qu’il voit). Pierre Savadori crée dans son nouveau film un ensemble de mises en scène permettant l’accès paradoxal à la vérité relationnelle et sentimentale de ses personnages. Non pas le vrai et le faux, mais le vrai par le faux. De ce point de vue, le déploiement du personnage d’Armand au fil du film et de la lecture des journaux intimes d’Irène (les deux narratifs fonctionnent finalement en parallèle) en fait peut-être le caractère le plus indécidable, et donc le plus intéressant de La Vénus électrique. Ou lorsque le récit lui-même permet le craquèlement de la surface d’un homme amical mais vénal (le mensonge) pour plonger dans ses affects les douloureux et bouleversants (la vérité). Parlons alors de Gilles Lellouche qui l’interprète ; il n’a jamais été aussi bon que dans ce rôle qui s’avère sans conteste le plus fort de sa carrière, mettant au ban les excès de jeu qui le caractérisaient jusque-là, montrant une finesse de jeu insoupçonnée, à l’avenant de l’ensemble de ses partenaires, eux plus réguliers. Ou quand le cinéma (le mensonge) permet l’expression d’une vérité, celle d’un acteur qu’on voit actuellement très souvent mais qu’on n’avait jamais vu comme ici.

D’excellents acteurs (V. Pons, G. Lellouche) (©Diaphana Distribution)

L’humour aussi particulier qu’efficace de Pierre Salvadori, et cette Vénus électrique ressemble à un cas d’école, repose constamment sur la tension des contraires, et plus particulièrement sur l’opposition entre le rire et la pure détresse. C’est en faisant du bien que le mensonge semble le plus légitime, et qu’il éblouit, parfois inconsciemment, le spectateur (dans le film, dans la salle) par sa maestria. Comment soulager un homme endeuillé sinon en lui offrant sur un plateau le retour d’outre-tombe de sa bien-aimée dans une démarche ô combien romantique (le recours à la mémoire d’une défunte par un lac lamartinien ne souffre d’aucune équivoque) ? Comment mieux redonner l’estime de soi à une gueule cassée de la Grande Guerre qu’en lui permettant d’embrasser pour quelques piécettes une femme aux facultés électrogènes certes parfaitement simulées mais autorisant de la sensation ? Le réel amoncelle le malheur personnel (celui d’Antoine) et collectif (les vétérans qui fraient dans la fête foraine, discrets mais bien présents) ; il oblige même une ancienne fille de joie à se prostituer encore en embrassant les premiers venus du moment qu’ils paient pour attraper le coup de foudre littéral. Derrière le rire se dissimule donc une forme de tragédie existentielle, dont Salvadori s’empare à bras-le-corps (le mouvement final du film, qui joue avec une rare dextérité avec les codes shakespeariens, peut-être pour les mieux désamorcer). Ceci n’est pas neuf chez lui (Après vous… [2003], Dans la cour [2014] ou même En liberté ! reposaient sur les mêmes élans profondément dépressifs), mais rarement le cinéaste aura atteint un équilibre si parfait que dans son nouveau film.

Mémoire de l’amour au bord d’un lac (A. Demoustier, P. Marmaï) (©Diaphana Distribution)

Comédie (très) mélancolique ou tragédie amusante, chacun tranchera, donc. Mais La Vénus électrique, petit chef-d’oeuvre à la fois limpide et profond, ne jouant jamais avec facilité sur les cordes sensibles de son spectateur, émeut tout autant pour ce qu’il raconte que pour son cinéaste qui, creusant son sillon depuis maintenant plus de trente ans, ne s’est jamais fourvoyé. Plaisir intense, en effet, que de retrouver de film en film Pierre Salvadori, artiste au cinéma qui ne perd jamais en humilité ni exigence d’écriture. En l’état, La Vénus électrique se place d’ores et déjà comme l’un des tout meilleurs films français de l’année.

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A propos de Michaël Delavaud

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