Voyage intérieur

Enterré depuis 2014, Le Voyage d’Ana (El Viaje de Ana), long métrage de la réalisatrice chilienne Pamela Varela, est aujourd’hui exhumé par le cinéma Saint-André-Des-Arts, lequel lui consacre une projection quotidienne. Nous pouvons regretter que ce joli film intimiste soit passé sous les radars de la distribution, interrogeant nos perceptions du réel et notre inscription dans le monde sensible par le biais de la poésie et de la représentation artistique.

Ana (Astrid Adverbe) est une artiste travaillant de façon acharnée sur un documentaire traitant du poète chilien Francisco Contreras (1877-1933) et, surtout, de la femme artiste de celui-ci, Andréa de Alphonse (dates de naissance et de décès introuvables), Française qui s’exilera au Chili après la mort de cet époux plus fameux dans l’ombre duquel elle vit. La documentariste travaille donc d’abord à Ribérac en Dordogne où vivait le couple, ceci avant de partir au Chili afin de retrouver leurs traces sud-américaines. Ce voyage de faire alors écho avec la vie récente traumatique d’Ana.

Ana face au monde (A. Adverbe)(©Les Films du Poisson)

Le film prend donc les allures d’une enquête biographique, le personnage principal tentant de poser ses pas dans ceux de ses deux objets d’investigation, allant jusqu’à s’enfoncer profondément dans les zones reculées du Chili, aux alentours de la ville de Quirihue où est né Contreras. Pamela Varela mêle alors deux niveaux de réalité différents, tente de les faire se côtoyer et entrer en interaction l’un avec l’autre, ceci sans cependant y parvenir véritablement ; si Ana est un personnage de fiction vivant dans un monde aux images léchées (le travail sur la photo est d’ailleurs vraiment beau), elle semble interroger de véritables habitants mis en rapport avec son travail de recherche, que ceux-ci soient ribéracois ou chiliens. Varela fait donc se télescoper deux réalités distinctes, celle d’Ana dans le fiction, et un réel ostensiblement documentaire que le film assume de façon un peu grossière (le grain d’image des enregistrements vidéo se fait un peu plus épais, moins lisse), ce qui a aussi pour effet de ne pas réellement parvenir à inscrire de façon homogène le réel dans la fiction, et inversement. Les deux niveaux de réalité semblent cloisonnés l’un vis-à-vis de l’autre, presque incompatibles esthétiquement parlant, ce qui tendrait à rendre caduque l’enquête biographique elle-même.

Sauf que dans ce type de récit, l’objet de l’enquête est certainement moins important que la trajectoire introspective qu’emprunte l’enquêteur. Le titre l’indique d’emblée: le film se focalisera moins sur Contreras et sa femme que sur Ana. En suivant les traces des deux artistes jusqu’au fin fond du Chili, la documentariste-enquêtrice va s’identifier à ses sujets, les laissant la hanter sans malveillance, ceci jusqu’à créer un jeu d’échos parfois troublants entre leur vie et la sienne : le voyage entrepris sur les terres chiliennes après la mort de son mari, dans une démarche similaire à celle de Andréa de Alphonse ; la rencontre au Chili avec un ressortissant iranien dont elle va tomber amoureuse, ce qui arriva de façon tout à fait similaire à l’artiste-peintre lorsqu’elle vécut sa fin de vie en Amérique du Sud. Le film va encore plus loin dans l’effacement des frontières en laissant le soin à l’actrice Astrid Adverbe de peindre les tableaux que nous verrons dans le film, abolissant alors sur ce point précis les cloisons entre fiction et réel dont nous parlions plus haut en faisant du personnage d’Ana, de son sujet d’enquête et de l’actrice-artiste qui l’interprète le même et unique individu.

Parade amoureuse (H. Escalante ; A. Adverbe)(©Les Films du Poisson)

Si Ana/Astrid Adverbe semblent s’identifier à Andréa de Alphonse, le film lui-même semble habité par Francisco Contreras. Les mots du poète ouvrent Le Voyage d’Ana et le rythment durant toute sa durée, jusqu’à être la petite musique aussi sourde qu’obsédante de cette œuvre discrètement lyrique. En enquêtant sur ces deux artistes disparus, Ana semble courir après des fantômes qui revivent alors par son activité de recherche, qui ressuscitent, se remettent à exister et à créer dissimulés dans l’esprit de la documentariste. La plus belle scène du film est de ce point de vue celle de la bibliothèque, drôle de parade de séduction fantomatique et poétique qui n’aurait pas dépareillé dans le cinéma de Raoul Ruiz (autre grand chilien). Nous disions que le film lui-même était hanté par Contreras, ou plutôt par son art, car Le Voyage d’Ana, par sa volonté contemplative, semble avoir l’ambition d’observer le monde à l’aune du verbe du poète, de remodeler la beauté du monde regardé par la caméra, d’y inscrire son personnage de réalisatrice (car Ana est un œil) et de faire de l’observateur un élément devenant peu à peu une partie indivisible d’un tout homogène (la première séquence où le personnage, filmé d’abord en plan rapproché, part en courant et en sautant dans une prairie jusqu’à disparaître dans le paysage). La caméra de Pamela Varela se fait alors poésie, l’enjeu de cet art n’étant rien de moins que de modeler le réel par sa contemplation et par la qualité d’une perception nouvelle du monde. Le Voyage d’Ana, s’il n’est pas exempt de quelques scories propres à un certain cinéma d’auteur (plans qui durent un peu trop, silences souvent appuyés et volonté parfois manifeste d’aridité formelle), est cependant très réussi dans sa façon de rendre compte d’un regard romantique et d’un rapport finalement apaisé au monde. Le voyage d’Ana n’est pas que géographique, il est aussi profondément intérieur.

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A propos de Michaël Delavaud

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