Certains films existent pour le trouble qu’ils distillent, dont le malaise qu’ils provoquent presque par surprise provient justement de la quiétude apparente dont ils semblent porteurs. Pour Klára, dixième long métrage du réalisateur slovène Olmo Omerzu mais le premier à sortir sur nos écrans français, en est un exemple représentatif, œuvre narrativement classique, ne cherchant jamais à provoquer l’épate par l’effet virtuose, mais dont chacune des bifurcations de son scénario méandreux renforce l’étrangeté lovée dans la représentation d’un réel qui a tout d’un vernis prompt à se craqueler.

Klára (Dexter Franc) subit les affres de l’adolescence : atteinte par la séparation de ses parents, elle souffre de graves troubles alimentaires, s’empêchant de s’alimenter et provoquant ainsi tout autant la crainte des adultes et une forme larvée de jalousie de la part d’un petit frère un peu plus jeune qu’elle, Teo (Antonín Chmela), gosse en bonne santé pour lequel on s’inquiète finalement beaucoup moins. Les deux enfants passent leurs vacances d’été avec leur père David (Barry Ward, dont on avait perçu le talent chez Ken Loach il y a une dizaine d’années [Jimmy’s Hall, 2014], et ici exceptionnel) sur la côte adriatique, en Croatie. Klára y tombe amoureuse de Denis (Timon Sturbej), garçon attentionné avec elle mais flambeur et recelant en lui une violence qui s’exprime envers son propre père dès sa première apparition à l’écran. Cet amour soigne momentanément l’anorexie de la jeune fille mais Denis est accusé d’un meurtre ; il disparaît, faisant tomber Klára dans un gouffre encore plus profond. Les parents sont démunis : jusqu’où seraient-ils prêts à aller pour elle ?

Vacances adriatiques (D. Franc, A. Chmela, B. Ward) (©Epicentre Films)

La réponse ne sera bien entendu pas donnée ici mais elle contient en elle tout le sel quelque peu perturbant d’une œuvre feignant de conserver quelques repères mais se jetant régulièrement dans le vide sans savoir si elle pourra retomber sur ses pieds. L’une des scènes de la première partie, très courte, semble assez significative de la tonalité d’un long métrage qui cache une étrange immoralité derrière les allures solaires de la côte croate ; revenant de la plage naturiste sur laquelle il a perdu ses fringues, David, nu vers un ver anglais, s’introduit dans le jardin d’une villa cossue pour emprunter une serviette en train de sécher sur un étendoir, ceci afin de couvrir partiellement son anatomie. Couvrir son corps pour en découvrir un autre : un cadavre (vraisembleblement le père de Denis) commençant déjà à se transformer en festin pour mouches se trouve allongé à quelques mètres de lui. Si David se fige d’abord dans un choc légitime, il s’en ira néanmoins sans avertir qui que ce soit. Tout se doit de se dissimuler sous un voile d’apparence dont le rôle serait de recouvrir les pensées et actions troubles de personnes appartenant pourtant à ce que l’on pourrait appeler la norme et auxquelles tout spectateur pourrait s’identifier, facticité des relations parachevée dans le film dans un dernier plan apparemment apaisé mais contenant pourtant en son sein, comme un cancer qui aurait discrètement métastasé, une brutalité morale inouïe.

Les liens les plus ambigus se trouvent dans la cellule intra-familiale, profondément attaquée malgré les gestes d’amour dont le film d’Olmo Omerzu se sert pour tenir la trajectoire zigzagante de son récit. Pour Klára, par le biais de ses multiples virages diégétiques, se montre tout du long sous la menace d’une charge de dynamite pouvant souffler à tout moment les cloisons morales servant de cadre à la notion de famille, dans une démarche évoquant un autre film slovène de ces derniers temps, Family Therapy de Sonja Prosenc (2024). La dernière partie du long métrage d’Omerzu reprend le même dispositif que celui régissant l’ensemble de celui de Prosenc : une belle baraque, une famille apparemment unie et un ver dans la fruit qui va en modifier les contours. Pour Klára lui semble cependant supérieur dans le sens où cette intrusion ne figure pas l’implosion de la famille, comme une fin en soi ; elle ne fait ici que la ponctuer, la fragmentation de l’unité familiale ayant eu lieu dès le début du film le long des côtes adriatiques, le trio (le père, les deux enfants) étant d’ores et déjà défini dans toute sa perversion larvée.

Amour de vacances (T. Sturbej, D. Franc) (©Epicentre Films)

Le film trouble énormément par ce qui semble être sa vision très particulière de la famille considérée comme une micro-société éminemment érotisée. Sans dévoiler ce qui est le noyau du long métrage, cet érotisme s’y diffuse alors comme un venin cependant injecté dès les premiers moments de Pour Klára (espionnage par le frère et la sœur d’un couple en train de faire l’amour dans une toile de tente du camping ; naturisme en famille, par ailleurs contesté par Teo dont se moque alors Klára en lui disant qu’il a peur de la petite taille de son sexe). La relation entre les trois membres de cette famille dysfonctionnelle se loge essentiellement autour de la question du corps, qu’il soit dénudé et exhibé, malmené (l’anorexie de Klára menant à sa maigreur terrible) ou fantasmé (la toile de tente dissimulant les ébats des campeurs dont le frère et la sœur partagent l’espionnage). De ce point de vue, le personnage d’importance s’avère peut-être être Teo, dont la relation à sa sœur a tout de l’amour impossible, nécessairement éconduit du début à la fin du long métrage, érotisation frustrée menant à la méchanceté la plus pure. Les parents eux-mêmes, plus ponctuellement, communiquent de façon troublante avec leur fille, en en faisant à leur corps défendant un objet de convoitise sexuelle dans quelques scènes vraiment dérangeantes. Le choix d’offrir de rôle de Klára à l’acteur Dexter Franc semble de ce point de vue très judicieux et audacieux, renforçant encore l’opacité entourant le personnage qu’il incarne, ceci jusqu’à sa corporéité, ainsi que le trouble relationnel que le film s’attelle à tisser depuis ses premiers instants.

Corps dévoilés (D. Franc, B. Ward) (©Epicentre Films)

Sans faire preuve de la majesté formelle de Yórgos Lánthimos, Pour Klára n’est pas sans évoquer le plus beau parasitage en règle de la cellule familiale de ses dernières années, Mise à mort du cerf sacré (2017), avec lequel le film d’Olmo Omerzu voisine justement par sa façon de faire de la famille un espace lisse et ripoliné, érotisé en diable, semblant tenir solidement debout jusqu’à ce qu’un simple élement perturbateur la fasse s’écrouler comme un château de cartes affrontant le plus faible courant d’air possible. Oeuvre non sans délicatesse, faisant cependant des bonnes intentions de ses personnages des pièges pervers dans lesquels ils tombent à leur insu, Pour Klára déstabilise très joliment son spectateur tout en renouvelant de façon originale et de façon éminemment toxique le récit de fragmentation familiale devenu un genre à part entière et contenant donc en lui-même les risques de son académisme. Le film d’Omerzu échappe avec talent à ce piège et s’avère une belle réussite, constamment inattendue.

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A propos de Michaël Delavaud

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