La découverte en ligne d’une vidéo pornographique tournée par un adolescent, voilà la genèse du premier long-métrage de Muriel D’Ansembourg. Intriguée par cette trouvaille, elle bâtira alors son scénario autour cette interaction des mondes. Et de ce postulat naitra les grandes interrogations qu’elles draineront, la confrontation du milieu scolaire au tournage X à sa maison, le naissance du premier émoi amoureux face à la marchandisation des corps, le premier rapport sexuel face à sa pleine conceptualisation par l’image. Et de ces mondes qui s’interpénètrent, D’Ansembourg décide d’en infiltrer un autre sujet sensible, celui du féminisme et ses contradictions dans le milieu pornographique. Mais dans ce qui aurait pu faire naitre un big bang explosif, un chaos social, Truly Naked en prend plutôt le contre-point, une désescalade de l’anormalité en quête de normalité, la tendresse d’un teen-movie en pleine cure de réhabilitation, un ré-apprentissage du désir et de l’amour des sens. Et notamment grâce au troublant et touchant personnage féminin de Lizzie, tombant sous le charme secret de Alec, son camarade de classe, fils d’un acteur porno (Wade Savage), et partie prenante du business, lui qui réalise les films amateurs de son père, avec une pudeur et un professionnalisme déroutant, comme si ce monde mécanique et désenchanté où les corps se valent, où la chaire se partage avec froideur, était devenue son monde, sa normalité. Jusqu’à ce que son cœur s’emballe pour Lizzie, générant le grand chamboulement des sens.

Copyright Shellac

Logiquement, et perverti par une vision du rapport sexuel mécanique et déshumanisé, lorsque dans le lit des tournages des films X il trouve Lizzie en corps à corps pour la première fois, l’impulsivité pornographique de son action le déroute vers une absence radicale de sensibilité. Mais là où encore, le film décide non pas de (le) stéréotyper mais d’élever, d’éduquer, Alec retrouvera la naturalité du désir par le toucher, et cette très belle séquence d’un livre Play-Boy en braille : il n’y ici pas de corps, pas d’images, mais un sain fantasme, celui d’une jouissance par l’imaginaire, l’approche tactile pure, seine, et dénuée de tout acte pénétratif : le sexe mécanisé est désamorcé par l’acte du touché. Et c’est bien par Lizzie que Alec réapprendra à toucher, et à travers elle, la conscientisation d’un féminisme dont il est encore si étranger. Jusqu’à ce que son regard, systématiquement abaissé, finisse peu à peu par s’élever. Il saura alors enfin s’opposer à un père qui vulgarise (la scène de sexe avec une jeune mère aux abois financiers), et violente (la scène de viol zoophile) le corps de femmes, il saura écouter les discours (d’une actrice X Nina) et peu à peu, interroger son propre rapport aux femmes, et à travers lui, l’image qu’il filme et consomme. La contradiction étant inhérente à la réflexion, l’actrice Nina est ici à la fois docile à s’abaisser devant une pornographie patriarcale qui soumet le corps des femmes, et bien consciente d’entretenir le démon masculiniste, et pourtant, elle se sent comme elle le dit « acceptée et à sa place » dans cette industrie. Il y a ici le souhait légitime D’Ansembourg de ne faire le procès de personne, ni d’une Nina prétendument incohérente, ni du père, business-man loseur et pathétique blondinet de 50 ans à se débattre avec la dureté de son sexe, ni de cet Alec qui n’a jamais appris à regarder une femme dans les yeux, elle veut ici filmer ce petit monde pornographique bidon par l’angle de toutes ses aspérités, de ses paradoxes, de toutes ses contradictions. Mais surtout utiliser ce contexte pour nous interroger sur notre rapport au réel face à l’image, de l’action face au fantasme, de tout ce que ne nous dit pas une vidéo face à tout ce que nous transmet un corps.

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Dans une ultime séquence capitale, il y a certes le regard de Alec qui enfin s’élève à celui de Lizzie, mais il y a surtout cette caméra qui tourne à leur insu. Et à travers elle, leur représentation. Face à nous, un rapport sexuel volontairement maladroit, un rapport convenu, générant frustration et soulagement pour Lizzie, celui d’une normalité retrouvée, mais néanmoins un désir féminin non comblé. Et lorsque le rapport se matérialise à l’écran, la surprise, la dissociation entre le feu intérieur et la performance visuelle, Alec ne comprend pas ce qu’il voit, car l’image est bien dissocié de ce qu’il ressent. Il comprend alors enfin, avec un regard caméra amuseur, que si l’image ment, le cœur lui, ne se trompe jamais. Avec Truly Naked, D’Ansembourg pose finement la question de l’image (pornographique) et son entrave à la réalité, et de ce double regard de Alec (caméra/œil), l’un finira par se détourner de l’autre, et comprendre, que ce que l’on voit n’est jamais ce que l’on ressent, que l’image ment, contourne la réalité, au mieux l’imite, mais elle se dissociera toujours de l’inaltérable force du contact physique et de la toute-puissance de l’émoi amoureux.

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