Si L’Enfant bélier, second long métrage de fiction de Marta Bergman, n’appartient pas à proprement parler au genre policier, il en adopte l’une des structures consistant à raconter en alternance plusieurs trajectoires narratives vouées, à terme, à se télescoper au cours d’un récit qui ne peut que basculer. Dans ce film, il y a deux trajectoires ; la première raconte le périple de Sara et Adam (Zbeida Belhajamor et Abdal Razal Alsweha), couple de migrants, elle Tunisienne et lui Syrien, sur le point de traverser la Belgique pour atteindre plus facilement l’Angleterre avec leur petite fille de deux ans et demi, Klara (Clara Toros). Le second récit pris en charge concerne un groupe de policiers officiant sur les autoroutes belges, conduit par le charismatique Redouane (Salim Kechiouche), flic talentueux mais las, et se permettant de jouer avec des règles qui l’épuisent. Quand les deux récits se carambolent pour ne plus en former qu’un seul, la tragédie pure s’empare de ce long métrage aussi imparfait qu’intéressant.

Deux migrants face au réel (Z. Belhajamor, A. R. Alsweha) (©Destiny Films)

Cette imperfection et cet intérêt conjoints sont corrélés avec le regard que porte Marta Bergman sur les groupes de personnages habitant les deux arcs narratifs de son film. Il est perceptible que le cœur de la réalisatrice penche plus vers Sara, Adam et leur petite fille que vers un groupe de policiers qui, s’ils ne sont pas du tout caricaturalement dépeints, sont tout de même un peu sacrifiés une fois les deux trajectoires reliées. La condition des migrants passionne donc plus que celle de flics qui n’en sont pourtant pas moins humains face à ces personnes déracinées, déstabilisées, perdues (Redouane qui laisse partir l’un des clandestins que son groupe vient d’arrêter pour lui éviter un séjour en prison et vraisemblablement une expulsion qui lui serait dévastatrice). S’il permet au récit des policiers d’exister, L’Enfant bélier s’avère avec eux, et particulièrement en ce qui concerne leur caractérisation, vraiment lacunaire, ne leur permettant d’exister que dans des conversations un peu vides lancées autour des mange-debout sur les aires d’autoroute où il se ravitaillent ; les acteurs (et parmi eux certains des meilleurs du cinéma outre-Quiévrain actuel : Lucie Debay, Michaël Abiteboul…) font honnêtement leur travail mais ne parviennent pas à faire exister les figurines désincarnées que sont leur personnage respectif. Le seul policier auquel on confère un minimum d’épaisseur est Redouane, ceci du fait qu’il aura un rôle prépondérant dans la tragédie qui fera basculer le film. Les forces de l’ordre, dans ce film, ont pour unique fonction dans ce film de créer une sorte de contexte au récit de la petite famille de migrants, ostensiblement considéré comme plus important. Pour le dire autrement, et plus vertement, les flics décorent L’Enfant bélier.

Le groupe de policiers (L. Debay, M. Abiteboul, S. Kechiouche, Y. Zimmer) (©Destiny Films)

De ce fait, le film s’avère parfois un peu déséquilibré, ce qui en fait tout autant sa réelle limite que sa force, Marta Bergman se concentrant sur une famille de clandestins étant donc, elle, observée dans les moindres détails de sa vie, de son intimité et des difficultés inhérentes à la vulnérabilité que provoque son rapport à un monde occidental inconnu face auquel elle accumule les moments de dépendance (le passeur aux allures de rapace brutal) et de danger (le trajet sur l’autoroute belge qui s’achèvera dans le sang). La séquence d’ouverture du film, de ce point de vue, frappe par une justesse se passant de mots : dans une atmosphère chaleureuse et ocre due à la lumière du soleil filtrée par leur toile de tente orange, Sara et Adam se réveillent doucement de leur nuit, enlacés l’un avec l’autre, puis se mettent à mimer ludiquement une sorte de baignade paisible sur un bord de mer illusoire, ceci avant qu’Adam ne panique et ne se débatte dans la résurgence d’une noyade passée, jeu devenant retour du refoulé d’un épisode qu’on ne peut que deviner mais qui se montre ici dans toute sa terrible véracité (un entretien contenu dans le dossier de presse du film informe qu’Abdal Razal Alsweha a ici rejoué un épisode réellement subi en Mer Méditerranée lors de son propre exil de Syrie). En une séquence d’ouverture parfaite, certainement la plus belle scène du film, se trouve décrite la relation de ce couple faite d’une quiétude cependant fondée sur un empilement de drames indélébiles et toujours vouée à être péitinée par le réel.

Les ocres de la scène d’ouverture (A. R. Alsweha, Z. Belhajamor) (©Destiny Films)

Filmant avec minutie la vie des camps de migrants, la conflictualité qui y règne, une débrouille qui a tout de l’instrict de survie, le rôle des associations permettant à ces voyageurs clandestins de vivre dans l’hygiène et la dignité (la scène du fourgon médical), puis les diverses étapes menant à un autre fourgon pourchassé par Redouane et ses collègues et roulant à vive allure sur les autoroutes belges, bondé celui-ci de pauvres hères à la fois désespérés par le présent et pleins d’espoir en l’avenir, Marta Bergman se focalise sur celles et ceux qui font partie du champ aveugle du monde. Dans ces moments très justes, montrant le mélange de tendresse et de violence régissant la vie de ces personnes en marge, L’Enfant bélier permet à sa réalisatrice, par le biais de la fiction, de retrouver ses instincts de documentariste. La place que prend la petite fille Klara dans le long métrage s’avère alors primordiale : innocence à l’état brut existant au sein de la rudesse du monde, jouant sans conscience dans la détresse et donnant à sa mère Sara, bloc d’agressivité sculpté par la violence, une douceur qui lui est intrinsèque, la fillette apaise le film et ceux qui l’habitent, à l’exception du passeur (interprété par Bogdan Zamfir), le seul personnage qui lui sera volontairement hostile en demandant de façon agacée à ce qu’elle se taise alors qu’elle babille dans le fourgon. Il y a bien évidemment une stratégie, voire une facilité dramatique dans l’événement crucial du film (comment plus émouvoir que de s’attaquer à une enfance cotoyée par le spectateur dès le début du film ?), mais la séquence tragique d’arrestation des migrants recèle en elle le propos d’une noirceur profonde de L’Enfant bélier (l’importance de Klara se situe dès le titre) : dans la cruauté du monde, l’innocence n’a pas d’autre destin que celui d’être condamnée.

Une fillette vectrice de douceur (C. Toros, Z. Belhajamor) (©Destiny Films)

Sans trop parler du dernier tiers du film qui obligerait à en dévoiler plus encore qu’il n’en faudrait, il est à remarquer qu’en y privilégiant l’existence du couple Sara – Adam et en délaissant les conséquences qu’aura provoquées le drame dans la vie des policiers, Marta Bergman assumera de faire de ses personnages de clandestins le véritable récit-cadre de son film. Débutant dans les ocres et finissant dans le même bain chromatique, enlacés à la fin comme ils l’étaient dans l’ouverture, ayant seulement changé de localisation géographique après le drame tragique qui les a frappés, les deux migrants amoureux semblent être une nouvelle fois retombés à la case départ d’un parcours qui semble être jonché d’éternels recommencements. S’il est parfois formellement un peu scolaire, s’il fait montre de quelques facilités dans le cours de son récit (nous répétons et insistons : l’abandon des personnages de policiers dont la réalisatrice semble ne plus savoir que faire est très problématique), L’Enfant bélier reste un drame sensible et émouvant décrivant avec une rare précision la violence de l’existence d’êtres humains repoussés de toute part et se heurtant à la solidité blessante des closions d’un réel sans empathie.

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A propos de Michaël Delavaud

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