Ah, alors tu apprécies les films où des fascistes torturent et tuent des jeunes gens après leur avoir fait manger de la merde ?

Le dernier opus de Lars von Trier offre une réponse dévastatrice à ce genre de question stupide, faisant autant confiance à l’intelligence des uns, à leur aptitude à prendre de la distance, qu’à l’indécrottable premier degré des autres, incapables de distinguer le point de vue d’un personnage de fiction et celui de son créateur. Provocateur, Lars ? Qui en a déjà douté ? Mais plus qu’un doigt d’honneur, il s’agit ici d’une provocation réfléchie, par laquelle il s’interroge sur son propre cinéma, sur l’art en général, sur lui-même et le monde.

© 2018 Concorde Filmverleih GmbH / photo by Zentropa: Christian Geisnaes

Avec cet autoportrait de l’artiste en psychopathe, Lars von Trier s’expose délibérément aux foudres de ses détracteurs. Voici, Jack, un criminel qui cherche à accomplir ses crimes comme des œuvres d’art, s’améliorant, s’efforçant d’en renouveler la mise en scène. Comment ne pas être scandalisé de voir Lars von Trier parler ainsi de lui-même, doter son héros de ses propres angoisses, de ses troubles obsessionnels compulsifs, de ses questionnements métaphysiques ? Virons le terme « psychopathe » et ne gardons que les névroses ou les psychoses du personnage et apparaîtra le visage de Lars. En partie seulement car il faut se garder de prendre au pied de la lettre ce merveilleux (dé)trompeur. Lars von Trier est à la fois là, et pas là. Il est le tueur et ne l’est pas. Et la discussion de Jack  – Matt Dillon, confirmant qu’il est un immense comédien – en voix off avec Verge (!), le guide – fabuleux Bruno Ganz – qui le mène aux enfers tandis qu’il raconte son histoire, constitue bien moins un échange, qu’un dialogue socratique et schizophrène entre Lars et lui-même, entre le ça et le surmoi, entre l’homme pulsionnel et l’homme civilisé. The House that Jack Built est en cela comparable à Ténèbres où Dario Argento répondait aux journalistes qui l’accusaient d’avoir l’âme d’un tueur, par la mise en place d’un héros créateur et assassin, écriture et crime se nourrissant mutuellement. Il y a ce même rire narquois chez Lars von Trier. Or, c’est surtout une gigantesque psychanalyse qu’il nous livre, une confession essentielle et nécessaire. Il pousse même le procédé de mise en abîme jusqu’à intégrer des extraits de ses propres films à The House that Jack Built ,  donnant ainsi de sacrées clés pour le reste de son œuvre, comme un mode d’emploi indispensable. À travers cet ange exterminateur, c’est une catharsis par la création et le rire, pour ne pas crever, pour ne pas devenir fou, qu’expose Lars von Trier. Il interroge ce qu’il aurait pu être si l’Art ne l’avait pas tiré du bon côté du miroir. Comme Carpenter dans The Thing, il interroge le primitif, la bête tapie au fond de chacun. Mais le cinéaste éclaire The House that Jack built d’un jour plus troublant encore pour dévoiler une formidable œuvre sur le passage à l’acte : meurtrier pour le héros, créatif pour l’auteur.

© 2018 Concorde Filmverleih GmbH / photo by Zentropa: Christian Geisnaes

De cette révélation découle qu’il ne faut ne mettre aucun frein, aucun tabou, aucun interdit. L’art comme le crime ne supporte pas la morale. L’artiste se doit d’être libre, de s’affranchir des contraintes, il a le droit de montrer l’immontrable… tant c’est à travers le prisme de son regard. Libre au spectateur de fermer les yeux. A n’en pas douter Lars von Trier s’est souvenu de Thomas De Quincey et a fait donc de son héros quelqu’un qui considère « l’assassinat comme un des beaux-arts », son oeuvre. Celle de Lars est totalement folle. Philosophique. Démiurgique. Elle traite de tout, ose faire rimer les mains de Glenn Gould avec celles d’un meurtrier ; qui cite enfin Le mariage du ciel et de l’enfer de William Blake pour définir notre époque et notre planète. En cela, jamais Lars von Trier n’avait été aussi proche de Peter Greenaway, deux cinéastes érudits, malicieux, pinces-sans-rire qui emploient le cinéma comme un vaste espace d’expérimentation où la voix du personnage fictif feint de se substituer à celle du cinéaste ; les raisonnements philosophiques, les réflexions et digressions culturelles constituent moins des ruptures que des démonstrations par l’image et le verbe, où défilent les références picturales, littéraires, musicales. Peter Greenaway aime prendre au pied de la lettre les métaphores en les appliquant dans le réel : aussi dans Le Cuisinier, le voleur, sa femme et son amant, l’érudit, amateur de nourriture spirituelle finissait farci de pages d’un livre. Et le bandit amateur de bonne chair était contraint de manger le pénis de l’amant préparé avec amour. Cette même radicalité dévastatrice traverse The House That Jack Built : l’intellectualité triviale – quel oxymore ! –  et cet Art de métamorphoser le symbole dans sa matérialité la plus crue, en poussant la logique jusqu’à l’absurde.

© 2018 Concorde Filmverleih GmbH / photo by Zentropa: Christian Geisnaes

En tissant la métaphore du serial killer artiste, Lars von Trier aborde les sujets les plus limites avec dérision, lorsque Jack, par exemple, appliquant la logique de son implacable raisonnement évoque les crimes contre l’humanité comme la plus belle des œuvres d’art (sans doute en réponse à son « I’m a nazi » qui l’avait rendu «persona non grata » à Cannes en 2011). Le rire noir habille un profond désespoir, et laisse transparaître le territoire du doute, de la culpabilité et de l’enfer intérieur. Pour Lars von Trier on peut bien rire de tout. Rire de l’infect constituerait même une forme de démarche salvatrice, de combat, comme une manière d’anéantir la réalité de l’iniquité. Car les images d’archive montrant l’innommable ne mentent jamais face à la dialectique qui leur fait contrepoint. L’horreur écrase les mots. En cet engagement intellectuel trompe-l’oeil, le cinéaste s’attaque avec hargne au premier degré et au spectacle passif. Il incite à la réflexion. Revenons à Pasolini. Vu l’opprobre jeté sur Salo lors de sa sortie, il serait naïf d’opposer les deux scandaleux cinéastes en invoquant tout naturellement en 2018 l’évidence d’un “point de vue” chez l’italien contre son absence chez le danois. Mieux vaut tirer des leçons des jugements hâtifs : il aura fallu plusieurs décennies d’exégèse et d’analyse pour sortir Salo de l’enfer de l’obscénité et conclure que le réalisateur italien avait puisé ses épuisantes images dans sa propre répulsion, son écœurement universel.

Aussi sort-on de The House that Jack built à la fois hypnotisé et lessivé. Car autant dire que ce jeu de massacre découpé en chapitres cruels nommés « incidents » n’est pas une partie de plaisir, offrant quelques moments presque insoutenables où l’humour ne parvient pas à dissiper le malaise, l’augmentant même parfois. En outre, il fournit au discours féministe de premier degré une occasion facile de s’exprimer puisque Jack ne tue presque que des femmes. Pourtant il suffit d’un peu d’attention pour constater que Lars von Trier n’est pas misogyne (comment le penser misogyne après Nymphomaniac ?) et qu’il démolit à juste titre aussi bien le discours masculin dominant que les clichés d’un consensus commode. En cela, The House that Jack built constitue un jeu incessant avec notre perception. Le résultat est labyrinthique, vertigineux, déstabilisant, mais que vaut un art confortable face à celui qui ébranle en transgressant ? Lars von Trier fait en sorte que notre attention soit régulièrement aspirée par la tension de la scène, l’attente de l’acte inéluctable alors que sa profondeur est ailleurs, dans l’arrière-plan. Peut-être nous laissons-nous trop attirer par ce qui est explicitement visible sans jamais percevoir la réalité des choses. Lorsque Jack s’apprête à tuer son “unique amour” c’est bien moins l’horreur de la mise à mort qu’il faut considérer que l’odieux silence qui la précède, l’indifférence de l’humanité : la jeune femme se met hurler par la fenêtre et nul ne répond ni ne lui vient en aide. Métaphore qui peut autant s’appliquer aux grandes villes qu’aux grandes nations. Ainsi le rire atroce entourant cette violence insoutenable, c’est le rire glaçant, qui s’étrangle, dans lequel le créateur nous délivre son cauchemar du monde. Un monde d’horreur et de crime où le cinéaste n’a pas choisi d’exterminer mais d’ouvrir sa gueule.

Ah, tu apprécies les films où les psychopathes prennent plaisir à trucider des gamins et des mères de famille ?

Je vous laisse deviner ma réponse.

 

[Article publié une première fois à l’occasion du CR de l’Etrange Festival 2018]

 

A propos de Olivier ROSSIGNOT

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