Cinéaste américain de l’entre-deux, d’abord passé par une indépendance souterraine avec Drugstore Cowboy [1989], puis une percée hollywoodienne remarquée avec Prête à tout [1995] et Will Hunting [1997], Gus Van Sant a essentiellement construit sa légende avec sa trilogie de la mort. Trois films réalisés entre 2001 et 2004 cristallisent une même idée : celle d’une Amérique tenue à distance par des existences en suspens.
D’emblée, l’hypnotique Gerry [2004], inspiré de faits divers survenus dans la Vallée de la mort, impose une expérience sensorielle radicale. Aux côtés de Matt Damon et Casey Affleck, Gus Van Sant filme l’un des environnements les plus hostiles des États-Unis. Le désert de Gerry apparaît tel un espace vidé, sensiblement abstrait et hanté par une mémoire invisible. La musique d’Arvo Pärt y insuffle une dimension spirituelle, transformant l’errance en une fable expérimentale. Puis, le mythique Elephant [2003] reprend le dispositif d’Alan Clarke en observant une journée ordinaire d’un lycée traversé par un fort sentiment d’aliénation. S’inscrivant dans une esthétique héritée du plan-séquence, le métrage mène à une fusillade inspirée de la tuerie de Columbine en 1999. Enfin, Last Days [2005] constitue une réflexion formelle et atmosphérique sur les derniers instants de l’icône Kurt Cobain avant son suicide. Le méconnu Paranoid Park [2007], entre mémoire fragmentée et dérive subjective, clôt symboliquement cette réflexion mortifère du territoire américain, que le cinéaste prolonge aujourd’hui avec La Corde au cou dans le sillage d’Un après-midi de chien [1975].

La Corde au cou (Dead Man’s Wire). Photo : Stefania Rosini. © ARP Sélection
Pour son retour depuis le convenu Don’t worry, he won’t get far on foot [2018], Gus Van Sant renoue avec son cinéma et son attrait pour les faits divers et les trajectoires violentes avec La Corde au cou. Grâce à une belle richesse formelle, Dead Man’s Wire (son titre original) est bien le film le plus habité du cinéaste depuis le militant et culte Harvey Milk [2009]. S’inspirant de l’affaire Tony Kiritsis, un homme surendetté qui prend en otage son courtier immobilier avec un collier de fortune dans l’Indiana, le récit s’ancre dans ce fait divers surmédiatisé. Il fait évidemment écho à de nombreuses affaires contemporaines, dont celle de Luigi Mangione. À l’époque, le ravisseur, en contactant lui-même une radio locale, a pu contrôler partiellement la narration de son geste et devenir un objet de fascination publique.
Au cœur de la médiatisation de la fin des seventies, Gus Van Sant multiplie les points de vue, les archives et les techniques de mise en scène dans un format rare et plus vertical (le standard européen 1.66:1). Porté par une distribution flamboyante, le film repose sur la rencontre artistique et politique entre le Suédois Bill Skarsgård et Gus Van Sant. Cherchant à maintenir une distance nécessaire avec la violence états-unienne sans jamais l’occulter, le duo façonne avec méthode un criminel d’une authenticité redoutable, dont l’environnement rétro devient un théâtre aussi caustique qu’inquiétant.

La Corde au cou (Dead Man’s Wire). Photo : Stefania Rosini. © ARP Sélection
Assurément, La Corde au cou n’atteint ni la verve, ni la maestria du classique de Sidney Lumet, auquel renvoie la présence d’Al Pacino dans un rôle d’homme d’affaires impitoyable et railleur. Toutefois, si le scénario prosaïque d’Austin Kolodney fait bien pâle figure à côté de la filmographie de Gus Van Sant, il a la belle idée de laisser un champ libre (et forcément captivant) au cinéaste et son acteur épris de justesse. Dans La Corde au cou, il est moins question de reconstituer un épisode criminel que de saisir une époque crépusculaire, où affleurent les inégalités autant que d’une certaine banalisation de la violence.
En 1977, dans une ville ordinaire et confortable d’Indianapolis, Gus Van Sant compose ainsi un théâtre de la bonne conscience et de l’exceptionnalisme américain, où Tony Kiritsis, se présentant comme un citoyen ordinaire trahi, fait progressivement basculer une actualité locale à l’échelle nationale. De ce fait, toutes les réactions, à différents niveaux de la banlieue industrielle, sont capturées. Du fils de courtier pris en otage, dont la performance en retrait de Dacre Montgomery est impeccable, aux archétypes des policiers et journalistes, jusqu’à l’animateur radio star Fred Temple (interprété par un Colman Domingo lui aussi formidable, gêné par le respect que lui témoigne le kidnappeur), le réalisateur s’amuse de ces Américains englués et mous du genou, que Tony Kiritsis embarque par son dynamisme et son magnétisme.

La Corde au cou (Dead Man’s Wire). Photo : Stefania Rosini. © ARP Sélection
Au bout du compte, c’est le tour de force de l’interprétation de Bill Skarsgård qui emmène ailleurs La Corde au cou. Car si le métrage active tous les marqueurs du genre, en soignant l’environnement qui entoure le preneur d’otage, c’est bien l’ambivalence de Tony Kiritsis qui passionne Gus Van Sant et ressuscite ses obsessions thématiques. En accentuant l’insouciance d’une année 1977 au vitriol, le film trouve dans le jeu du Suédois une humanité fragile, presque conviviale, qui vient effleurer un mal-être à la fois délirant et attendrissant.
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