Après, entre autres, des réussites telles que Vigilante : La justice sauvage à Hollywood et Soleil rouge : Une histoire du cinéma rebelle japonais, la collection Everglades de Façonnage Editions change de continent et s’enrichit d’un septième opus. Rosso sangue : Le cinéma italien des années de plomb s’intéresse, comme son titre l’indique, à la production transalpine durant la période allant de la fin des années 60 au début de la décennie 80. Jean-François Rauger, critique au Monde et directeur de programmation de la Cinémathèque Française, livre un ouvrage somme, passionnant et érudit. Déjà auteur d’un essai sur Lucio Fulci (Lucio Fulci : Le poète du macabre, Capricci), il franchit de nouveau les Alpes pour mêler politique et septième art dans un instantané d’une ère charnière.

La Bête tue de sang froid © Le Chat qui fume
Bien que le terme d’années de plomb soit connu de tous, la chronologie et les détails de leur déroulé demeurent plus obscurs. L’une des grandes forces du livre tient dans sa peinture détaillée et précise d’une époque troublée. Chaque chapitre débute ainsi par un texte, symboliquement en rouge, qui replace un événement essentiel dans son contexte, avant de développer son impact historique comme artistique. Que ce soit des mouvements sociaux, des attentats (l’explosion à la Piazza Fontana en décembre 1969, épicentre d’une panique généralisée), ou des affaires non résolues, ces introductions possèdent la grande qualité de saisir les tenants et aboutissants de la poudrière que furent les deux décennies suivant le Miracle économique de l’après-guerre. Un chaos politique tout d’abord, avec les actions de la gauche extraparlementaire, qui donnera naissance à diverses milices, dont la plus brutale demeure les Brigades Rouges. Un groupe qui occupe une place essentielle dans le réel comme dans sa transcription sur grand écran.

Big Racket © Artus Films
La volonté de revanche après la révolution communiste empêchée de 1943, engendre une réaction de l’autre côté de l’échiquier, aboutissant à une tentative de coup d’Etat néo-fasciste en décembre 1970. Le livre dépeint ce climat de violence globalisée, qu’elle soit politique ou plus marginale mais tout aussi traumatisante, à l’instar de l’affaire du Monstre de Florence. Jean-François Rauger fixe des marqueurs clairs quant à l’impact de cette atmosphère délétère sur le septième art, donnant naissance à des films voire à des courants cinématographiques entiers. C’est le cas du massacre de Circeao en 1975, où deux jeunes filles furent séquestrées, violées puis tuées par des militants d’extrême-droite, sordide matrice pour de nombreux rape and revenge à commencer par le très anti-bourgeois La Bête tue de sang froid d’Aldo Lado.
Loin de la simple énumération de faits et de la recherche de causalité à sens unique entre le réel et la fiction, le livre développe un propos passionnant sur la dialectique qui se crée entre la société et le cinéma, révélant la porosité entre les deux pôles. Rauger évoque ainsi l’essor de la mafia dans les années 60 rapidement traité à l’écran par des cinéastes comme Damiano Damiani (La Mafia fait la loi). Les films captent l’air du temps et les évolutions structurelles de l’Italie. L’anxiété des grandes villes au cœur de nombreux poliziottesco, notamment Milan, où les travailleurs originaires du sud viennent travailler en masse, bouleverse les codes de réalisations. Les tournages guérillas dans les rues poussent les cinéastes à saisir l’action sur le vif, à coup de zooms et de caméra portée. Loin du simple gimmick, ils sont l’illustration d’un pays instable, constamment sur la brèche.

La Tarentule au ventre noir © Carlotta Films
Là où l’ouvrage pousse ce dialogue encore plus loin, c’est quand il aborde en retour la contamination de la réalité par le septième art. Parfois, la fiction « remplit les vides » de l’Histoire, quitte à générer des légendes conspirationnistes (Sacco et Vanzetti ou L’Affaire Mattéi). Mais le drame qui abolit définitivement ces frontières s’avère être le kidnapping et l’assassinat du président du conseil Aldo Moro. Une action qui parcourt toutes les pages du livre et l’inaugure même à travers une citation de Raffaele Fiore, l’un des ravisseurs. L’événement est tel qu’un certain Marco Bellocchio ne cessera de le réinvestir, au cinéma (Buongiorno Notte, le documentaire Sogni infanti) et à la télévision (la série Esterno Notte). Un trauma profond dans l’esprit des Italiens (jamais les révolutionnaires ne s’en étaient pris à une personnalité politique aussi importante), qui avait été presque prédit sur pellicule par Elio Petri dans Todo Modo, où l’homme était interprété par Gian Maria Volonté (qui le campera une nouvelle fois dans L’Affaire Aldo Moro). Quand l’art se change en prophétie auto-réalisatrice.

San Babila : un crime inutile © Le Chat qui fume
S’il traite l’entièreté de la production transalpine des années de plomb, faisant évidemment d’un réalisateur comme Francesco Rosi une figure majeure, Jean-François Rauger met un point d’honneur à ne pas hiérarchiser les genres, analysant le travail de Sergio Martino avec la même sagacité que celui de Lucchino Visconti. Au fond, Pour une poignée de dollars, comme L’Oiseau au plumage de cristal furent des œuvres pivots, qui modifièrent le cinéma italien de fond en comble. Il fait même du cinéma d’exploitation un véritable thermomètre de la société. Parce qu’il s’adresse aux classes désavantagées, il est le plus à même d’aborder les sujets d’actualité brûlants. Comme le rappelle l’auteur, les longs-métrages de Leone, Corbucci ou Sollima, très ancrés à gauche, s’adressaient avant tout aux prolos, ce qui explique probablement leur rejet initial par une grande partie de la critique d’alors. Une mouvance qui vit également naître de nouvelles célébrités aux profils différents. Tomas Milian par exemple, fut le représentant de la figure du prolétaire, aussi bien dans les westerns que dans les polars, devenant un ancrage tangible pour le spectateur.

L’Etrange vice de madame Wardh © Artus Films
Le bis serait donc un cheval de Troie au sein de l’industrie visant à exprimer les aspirations et les sympathies des masses. Rauger pousse même la réflexion jusqu’à traiter des bandes originales. Souvent assurées par des artistes de variété au sein de thrillers extrêmement sombres, elles créent une dichotomie entre la noirceur du récit et la dimension pop de son habillage musical. Très intéressante aussi est la partie où il analyse la déglamourisation des armes et véhicules dans le poliziottesco. Les longs-métrages annihilent tout fétichisme pour en faire des objets purement utilitaires. Difficile après la lecture de voir une course poursuite, passage obligé du genre, sans songer à la place de l’Alfa Romeo Giulia dans la société italienne. Le western, à travers sa frange zapatiste, le giallo et sa vision décadente de la bourgeoisie (que l’auteur assimile à de « l’exotisme social ») et le poliziottesco, où la ville devient la décharge du miracle économique, sont les figures de proue de cette approche férocement populaire sans jamais (ou presque) sombrer dans le populisme. Le polar occupe d’ailleurs une place de choix à travers le précurseur et méconnu Italia : ultimo atto ? considéré comme la première œuvre à aborder frontalement les Brigades Rouges et dont l’affiche occupe une place de choix au centre de la très belle couverture de l’ouvrage, hommage assumé aux fumetti.

Buongiorno notte © Océan Films
Sans nostalgie, Rosso Sangue : Le cinéma italien des années de plomb ausculte une période politiquement et socialement chaotique, mais qui fut aussi l’une des plus fastes pour la production transalpine. Une ère qui n’est quasiment plus traitée à l’écran aujourd’hui autrement que par une romantisation à outrance (l’auteur n’est pas tendre avec Nos meilleures années, mais l’on peut aussi penser au récent Fuori). Les cinéastes eux-mêmes passeront des raisons sociales aux raisons psychologiques d’une telle violence, Bellocchio en tête avec Le Diable au corps et sa libido comme arme de lutte contre l’embourgeoisement des révolutionnaires. Le livre décrit également la fin d’un âge d’or, avec la privatisation de la télé qui va favoriser le média au détriment du septième art. Foisonnant, documenté, sans jamais sombrer dans le didactisme, l’ouvrage de Façonnage est à conseiller à tous les amateurs d’un cinéma revenu en grâce ces dernières années, parfois par pur fétichisme, mais dont les coulisses éminemment politiques demeurent encore trop méconnues.
Collection Everglades, Façonnage Editions
290 pages
24 €
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