En 2015, les amateurs de polar avaient de quoi se réjouir : Diamant noir, premier film d’Arthur Harari, paraissait sur les écrans et c’était assurément l’un des meilleurs films noirs de ces vingt dernières années, une œuvre vierge de toutes les facilités, lourdeurs et concessions au large public qui pullulent ça et là dans la majeure partie du cinéma contemporain. Autant dire qu’Harari mettait la barre assez haut et que l’on attendait son second film avec impatience : cela serait, à n’en point douter, un film du même acabit : nerveux, tranché à l’os, joliment violent.

ENDŌ Yūya dans Onoda ©bathysphere

Onoda est tout autre chose. C’est une sorte de lent poème, la célébration du destin d’un homme, Onoda, soldat japonais formé à une étrange doctrine – la Guerre Secrète – et qui a pour instruction de ne suivre que les ordres de son supérieur, le Major Taniguchi. Fin 1944, il débarque sur une île des Philippines. Les troupes américaines arrivent peu après et Onoda, à la tête d’une escouade, s’enfonce dans la jungle. D’abord avec quelques hommes, puis seul, il poursuivra la guerre jusqu’en 1974.

Lorsqu’on regarde Onoda, l’esprit (cette entité paresseuse) cherche mécaniquement à rapprocher Harari de tel ou tel cinéaste. Alors, oui, Harari pourrait être le lointain descendant d’un Mizoguchi, mâtiné de John Ford, avec un soupçon de Kobayashi : car on pourrait voir dans Onoda, la poésie du premier, le regard du deuxième, l’humanisme du troisième. La scène de la mort de Kozaku, harponné dans le bras d’une rivière, pourrait renvoyer à Délivrance de Boorman. Ou encore, l’histoire du film ne peut pas ne pas rappeler celle d’Anathan, de Josef von Sternberg. Mais, à y réfléchir, il n’y a pas plus opposé qu’Anathan et Onoda. Bref. Trêve de paresse : Harari ne ressemble qu’à lui-même.

C’est qu’Onoda a quelque chose de définitivement neuf. Ce n’est pas un film japonais ou philippin, et encore moins un film français. Cela serait presqu’un film sans nationalité, aussi apatride que son héros, une forme de rêve éveillé où l’on s’attache à un homme perdu dans une aveugle folie. Ou encore : une œuvre qui se vit comme la traversée d’un temps perdu, dont on ressort comme hypnotisé. Pas un film facile, évident, ni un film radical, mais une expérience qui hante quelques jours durant. On n’en ressort pas en hurlant au chef-d’œuvre – cet horrible mot. Mais, deux jours plus tard, on finit par se dire : j’ai vu quelque chose. Quelque chose que je n’avais jamais vu. J’ai fait l’expérience d’un regard neuf et, faire l’expérience d’un regard neuf, c’est sans doute le plus haut degré de l’extase cinématographique. J’ai vu le film d’un type qui s’est abreuvé à Conrad et Stevenson, mais n’a pas pris la peine de lire les mémoires d’Onoda. Question de préservation du regard. J’ai vu le film d’un homme qui a su trouver les voies de mon inconscient. Alors, je repense à Onoda, à Arthur Harari et je me dis que je suis heureux : car je verrai tous ses films, je lui suivrai où il ira. On n’est jamais aussi comblé que lorsqu’on assiste à la naissance d’un grand cinéaste.

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