Victor Erice – « L’esprit de la ruche »

Dans l’entretien qu’il accordait à Alain Bergala en 2008, Victor Erice éclairait sa démarche de cinéaste, son rapport au symbole et sa vision du septième art, et montrait combien son film constituait une œuvre contestataire en pleine période franquiste. La forme devait épouser intégralement le discours, en particulier dans l’utilisation des ellipses où le son d’un train arrivant prime sur le fait d’en montrer la présence. Il y analysait le moindre de ses plans, leur sens caché, leur signification profonde. Erice se souvenait du tournage de la première scène dans le cinéma, dans laquelle les émotions montrées sont celles réellement vécues par les enfants qui voyaient Frankenstein ébahis pour la première fois. Son cinéma se plaît à capter l’intensité de l’instant sur le visage même de ses acteurs, fiction et réel ne faisant alors qu’un. Et lorsqu’il s’agit des yeux des enfants, ce rapport entre le fugitif et l’universel est encore plus beau, plus intense – c’est quelque chose que l’on retrouvera également dans El Sur -, faisant de L’Esprit de la ruche l’une des plus belles œuvres jamais tournées sur l’enfance et sur la prégnance de l’imaginaire pour survivre à la douleur de la réalité. Film rare et précieux, L’Esprit de la ruche, qui au fil des décennies — après avoir été un peu méconnu, même s’il rencontra un vif succès populaire à sa sortie en 1973 — a acquis un statut de film culte.

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Un village isolé de Castille, dans les années 40. Le climat social est austère, c’est la fin de la guerre civile en Espagne. Mais les enfants sont tous excités à l’idée d’accueillir le forain projectionniste, qui en deux trois mouvements installe une salle de cinéma dans le village et projette Frankenstein, de James Whale. Dans la salle, fascinées par le personnage du film, Ana et sa grande sœur Isabel écarquillent les yeux.

Petit à petit, nous découvrons la famille : deux sœurs (presque) inséparables, un père trop occupé par ses ruches, et une mère absorbée par une relation épistolaire mystérieuse. Leur maison est habitée par l’austérité, le froid et le silence. Frôlant la mort. Pourtant, deux petites flammes s’agitent comme elles peuvent, et tentent (inconsciemment) de réchauffer leur environnement quotidien, livrées à elles-mêmes. En effet, faute de présence parentale, les deux fillettes laissent libre cours à leur imagination, différente selon la personnalité de chacune, et s’inventent un monde. L’une, Isabel, est plus aventureuse et légère, l’autre, Ana, est plus sombre et réservée.

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Son étrange beauté, sa poésie sournoise, son climat sonore et visuel envoûtant, son rythme et son propos conduisent le spectateur dans une promenade somnambule, le tirant de sa réalité pour le conduire vers une perception « autre », celle du regard de l’enfant. Car l’une des merveilleuses singularités de L’Esprit de la ruche réside justement dans sa capacité à épouser jusqu’au bout cette naïveté des premiers âges, en parvenant tout à la fois à évoquer la dureté du réel et la métamorphose que la candeur lui fait subir. En cela, même si L’Esprit de la ruche n’est pas un film proprement dit difficile, il reste une œuvre exigeante qui demande une attention toute particulière, une forme d’adaptation à son langage, à la logique qui la meut. Alors l’enchantement se produit.

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Le processus d’identification opère puissamment, dans un phénomène d’empathie presque hypnotique. Par la précision de sa mise en scène, Erice propulse le spectateur dans l’univers mental des deux sœurs, nous reliant à leur propre complicité et plus encore, à la solitude de la petite Ana. Transcendant le cadre même du cinéma, leurs peurs, leurs fantasmes, leur curiosité, leur avidité nous étreignent à notre tour et nous serrent le cœur, nous ramenant à notre propre enfance…. Avec elles, on rit, on parle tout bas (cette première scène au coucher dans leur chambre, après la projection de Frankenstein, est superbe), on imagine les formes qui s’élèvent dans l’obscurité de leur chambre, les fantômes qu’elles croient rencontrer à l’extérieur. L’Esprit de la ruche est à ce titre une formidable œuvre sur la croyance, la foi en l’imaginaire, celle qui relie le réel brut à la poésie du monde et autour de laquelle s’établit une véritable frontière.

Un peu comme le fera Reygadas dans Lumière silencieuse, Erice conçoit des plans majoritairement fixes, des plans-séquences sublimes qui laissent respirer le temps et la vie qui passent. Leur beauté confine parfois à la composition de tableaux sans jamais tomber dans le statique. Tout en clair-obscur, la photographie traduit à merveille la dualité dans laquelle plonge L’Esprit de la ruche : lumière dans l’obscurité, obscurité dans la lumière. Cette aventure où la perception de l’extérieur se mêle au paysage intérieur génère une poésie constante dans laquelle l’onirique naît d’une fusion entre l’angoisse et l’émerveillement. Entre comptine enfantine et mélodie atonale inquiétante, la musique de Luis de Pablo, l’un des compositeurs attitrés de Saura, ne fait que souligner cette coexistence troublante. La simple évocation de ce chef-d’œuvre, plus encore que des images, fait remonter à notre mémoire des impressions plus indicibles, indéfinissables, presque proustiennes, comme des souvenirs d’odeurs, de couleurs, d’éclairages, d’humidité ou de chaleur ramenant à l’indicible et à l’intime. L’Esprit de la ruche se vit, se respire, se ressent tout autant qu’il se voit.

Le regard candide de l’enfant contient son pouvoir de métamorphoser le réel en un autre monde qui lui appartient, de ne plus le voir tel quel, de se réfugier dans l’imaginaire. Il ne s’agit pas juste de pureté, d’innocence, d’âme qui n’aurait pas encore subi la modification adulte, mais d’une réaction naturelle de protection, de fertilité créatrice. Bien plus que n’importe quel écrivain, l’enfant est le meilleur inventeur de rêves éveillés. Il se soigne du mal dans les contes de fées, recouvrant le monde d’un voile. Mais il ne le sauve jamais et l’illusion finit toujours par s’évaporer. Aussi, en revoyant le chef-d’œuvre d’Erice, difficile de ne pas voir les influences qu’il a pu avoir sur Le Labyrinthe de Pan, avec lequel il partage la période et le décor. Mais nulle violence dans l’univers d’Erice, qui reste douloureusement doux et laisse transparaître des éclairs de perversité, de cruauté, de manière veloutée. Pour Erice, l’enfant appartient à un monde à part, plus instinctif par son innocence : libéré des contingences matérielles, politiques, et des préoccupations adultes, il est ouvert aux choses, à la nature, les sens constamment en éveil, avec sa lucidité particulière qui, inconsciemment, l’amène à démythifier le modèle des parents. N’y voyant qu’innocence et naïveté, ils en oublient les attentes des petites filles, leur anxiété et leur redoutable acuité. L’Esprit de la ruche n’est jamais ouvertement fantastique : c’est parce qu’il se situe toujours à hauteur d’enfant qu’il fait disparaître les certitudes. L’univers s’évanouit, plongé dans le flou, fuit sa réalité, car le regard d’Ana le remodèle, le recrée et le modifie.

La copie restitue parfaitement les teintes de coucher de soleil et les heures entre chien et loup dans lesquelles baigne cette perle du cinéma espagnol. Il s’agit de la même copie — la photo légèrement granuleuse l’est vraisemblablement à l’origine — que celle projetée en salles lors de la réédition. Si cette nouvelle édition ne reprend pas l’intéressant entretien qu’avait réalisé Alain Bergala en 2008 (présent dans l’édition Carlotta), remplacé ici par une intéressante analyse de Marcos Uzal (« Voir le monde autrement »), on retrouve en revanche l’excellent Les Empreintes d’un esprit, dans lequel l’équipe revient dans le village où a été tourné L’Esprit de la ruche pour se rappeler des conditions de tournage et dresser un portrait passionnant du cinéma espagnol sous pression dictatoriale.

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A propos de Olivier ROSSIGNOT

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