L’éditeur Arcadès continue son exploration du polar français des années 80. Nouveau venu en Blu-Ray aux côtés d’Urgence de Gilles Béhat, Tir à vue, unique réalisation de Marc Angelo pour le grand écran, s’inscrit parfaitement dans le style et les thématiques de cette ère. Petite remise en contexte pour commencer. Dans l’un des bonus disponibles dans cette édition, Jérôme Wybon définit La Guerre des polices (1979) comme le long-métrage matriciel d’une nouvelle vague qui ne survivra pas à la décennie. Très marqué par son temps, ses évolutions sociales et bouleversements politiques, la mouvance fit florès dix ans durant. Se succédèrent quelques chefs-d’œuvre (Garde à vue), des réussites (Légitime violence), ainsi qu’une poignée de nanars réjouissants (Parole de flic, Le Faucon). Futur artisan de la télévision, où le récit policier trouva refuge durant les années 90 (il réalisa des épisodes de Navarro ou Quai numéro 1), Angelo s’empare d’un script d’Yves Mourot, inspiré d’une idée originale de Lucas Belvaux. L’ancien assistant d’Yves Boisset sur Le Prix du danger met en scène l’épopée sanglante de Richard, jeune homme bien décidé à cracher sa haine de la société suite au meurtre de son frère, et de Marylin, sa compagne qui prend goût au crime à ses côtés. À la découverte du long-métrage, la question de sa pérennité se pose. Pourquoi a-t-il quasiment disparu des radars ? Quelques éléments de réponse s’imposent à l’occasion de sa redécouverte plus de trente ans après sa sortie.

© Editions Arcadès
L’ambition de Tir à vue est claire dès ses premières minutes. Loin des polars pleins de flics « normaux » en jeans et baskets (révolution initiée par La Balance, à laquelle même Belmondo finira par céder dès Le Marginal), il compte bien réanimer des figures mythologiques du septième art. La cavale meurtrière des deux amants convoque ainsi tout un imaginaire cinématographique, de Bonnie and Clyde à La Balade sauvage. Conscient de son image publique, le couple n’hésite pas à freiner sa fuite en avant afin de poser devant l’appareil de touristes japonais (cliché raciste quand tu nous tiens…). Une manière de façonner leur propre légende, de créer leur persona médiatique, à la manière du Zé Pequeno de La Cité de Dieu ou du héros de The Harder They Come. Pour ce faire, Angelo va dans un premier temps, iconiser à outrance son protagoniste, interprété par Laurent Malet, vu notamment dans Querelle de Fassbinder. Rebelle se prélassant torse nu, deux pistolets à la main, ou observant son reflet dans le miroir, tout tend à le rapprocher des légendes hollywoodiennes. Seul problème, l’acteur, qui souhaitait casser son image de jeune premier comme le rappelle Wybon, ne possède pas le charisme d’un James Dean ou d’un Marlon Brando. A contrario, sa compagne, Marilyn (autre référence limpide) devient presque malgré elle le point fort du film et le moteur du couple.

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Qu’elle apparaisse seins nus dans un photomaton, ou qu’elle écume les routes de banlieue parisienne en combinaison de cuir rouge, Sandrine Bonnaire détonne de prime abord mais finit par convaincre. Tout juste sortie d’À nos amours, et avant de tourner sous la direction d’Agnès Varda, celle-ci se montre à la fois fragile et sensuelle, déterminée et maladroite. Une femme fatale, souvent sexualisée à outrance, mais aussi une jeune fille tout juste sortie de l’adolescence, capable d’une grande candeur comme d’une brutalité implacable. La comédienne s’inscrit ainsi dans la recherche de contre-emploi que poursuit alors le polar, à l’instar de Nathalie Baye dans La Balance. Un désir alors principalement trusté par des acteurs comiques s’essayant au noir, de Thierry Lhermitte (Un été d’enfer), à Michel Boujenah (Prunelle Blues) en passant par Roland Giraud (l’inénarrable Cross), et qui trouvera son acmé dix ans plus tard lorsqu’Alain Corneau, grand façonneur du genre, dirigera Alain Chabat et Patrick Timsit dans Le Cousin. La jeune femme se métamorphose sous nos yeux, entraînant son amant dans sa frénésie, braquant tout et n’importe quoi, du restaurant à la station-service dans un grand éclat de rire. Une Harley Quinn franchouillarde qui constitue une anomalie dans la carrière de l’actrice mais aussi le principal intérêt d’un film bancal.

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Le manque de crédibilité de son acteur principal n’est néanmoins pas l’unique défaut de Tir à vue. Les grosses ficelles du scénario (au premier plan desquelles, les traces d’urine retrouvées lors d’un casse), l’absence de réel climax ou les dialogues qui cherchent le bon mot à tout prix, à l’instar de Marilyn qui ne s’exprime qu’en aphorismes, en sont les exemples les plus frappants. Mais son principal point faible se situe ailleurs. Le duo de flics composé de Jean Carmet et du chanteur Michel Jonasz, dans un rôle mutique, sont ainsi totalement mis de côté, ne servant qu’à rappeler régulièrement au danger qui menace le couple. Pourtant, au détour d’une poignée de scènes, se dégage d’eux une réelle humanité, tel cet instant où une simple assiette posée sur une table suffit à illustrer la perte d’un enfant. Un manque apparent de consistance qui, in fine, s’accorde à la volonté première d’iconisation. Seuls les amants criminels semblent intéresser le réalisateur bien décidé à leur faire traverser tous les genres du cinéma qui l’ont nourri. Le polar, le romantisme échevelé, le drame social, mais aussi le western.

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Malgré une bande originale au synthétiseur très datée signée Gabriel Yared (Le Patient anglais, L’Amant), l’introduction fait immédiatement de son héros un pur hors-la-loi issu de l’Ouest sauvage. Qu’il mime des flingues avec ses doigts face caméra (écho évident au séminal Vol du grand rapide), qu’il se compare à un Indien face au « shérif », qu’il arbore un bandana et une paire de lunettes noires dont un verre est manquant, il ne se défait jamais de ce rapport presque enfantin. Le costume paraît pourtant trop grand pour le héros, comme pour son interprète. Il n’est pas le bandit qu’il fantasme, juste un petit garçon transcendé par l’amour, qui a fini par croire en ses illusions, sensation renforcée par son introduction où un simple mouvement de caméra le relie à un carrousel. Une image forte qui trouvera son écho dans l’ultime séquence très réussie et plongée dans un silence de mort, où il perpétue malgré lui le cycle de la violence. Richard n’est pas un criminel dans l’âme, juste un marginal qui cherche à prendre sa revanche sur la vie. Titi à la gouaille imparable, dont les saillies cherchent cependant trop explicitement à moderniser la langue d’Audiard, il est également le reflet d’une certaine époque de la France où le racisme ordinaire et les injustices sociales font déjà des ravages. Un gamin de banlieue qui, suite à un drame familial, ne croit plus aux lois. Un rebel without a cause en somme, dont l’anarchisme n’est jamais théorisé. De petit délinquant à ennemi public numéro un, son évolution, ainsi que celle de sa compagne, est le centre névralgique d’un film inabouti, a minima imparfait, mais qui mérite sa place de curiosité attachante au sein de l’histoire du polar hexagonal.
Disponible en Blu-Ray chez Arcadès Editions.
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