Gilles Béhat – « Urgence » (1985)

Cinéaste aujourd’hui relégué aux marges de la mémoire critique, Gilles Béhat est l’auteur de réussites et entreprises singulières dans le paysage francophone des années 80. Celles-ci témoignent autant de son bref âge d’or que de sa chute prématurée. Après des débuts comme acteur dans des seconds rôles au cinéma et à la télévision, il passe à la réalisation en 1978 avec Haro puis Putain d’histoire d’amour en 1981, qui ne rencontrent ni l’un ni l’autre le succès. Il conjure le sort en 1984 grâce à Rue Barbare avec Bernard Giraudeau qui réunit près de deux millions de spectateurs en salles. Ce polar post-apocalyptique qu’on pourrait qualifier hâtivement de Mad Max à la française, se distingue par son atmosphère violente, son esthétique marquée et sa capacité à ancrer de manière crédible un référentiel anglo-saxon au sein d’un cadre résolument franchouillard. Moins d’un an plus tard, le réalisateur était déjà de retour avec Urgence. Comme son prédécesseur, il s’agit d’une adaptation de roman co-écrite avec le grand Jean Herman (qui prend son nom d’écrivain, Vautrin, pour la partie dialogues) césarisé en 1982 pour Garde à vue. Les deux hommes transposent Qui vous parle de mourir ? de Gérard Carré et Didier Cohen. Il est intéressant de constater que Béhat s’entoure de deux collaborateurs de Claude Miller à des postes clés. Le directeur de la photographie Pierre Lhomme, à l’oeuvre sur Dites lui que je l’aime et Mortelle Randonnée, mais aussi L’Armée des ombres de Jean-Pierre Melville, La Maman et la putain de Jean Eustache, est en charge de l’image. Il s’offre également les services du décorateur Jean-Pierre Kohut-Svelko, fidèle de François Truffaut (récompensé aux César pour Le Dernier métro) et Alain Corneau, qui a officié sur Mortelle Randonnée avant de suivre Miller sur la quasi intégralité de la suite de sa filmographie.    

© Editions Arcadès

Le réalisateur retrouve Richard Berry qu’il avait dirigé dans Putain d’histoire d’amour, qui a entre-temps connu un carton au box-office avec La Balance, ainsi que Bernard-Pierre Donnadieu qui après Rue Barbare revient camper un terrifiant bad guy. Changement de registre partiel, il délaisse le western urbain post-apo pour un thriller politique à l’ancrage plus réaliste confirmant en parallèle un goût pour les univers violents. Un journaliste est tué car il avait la preuve qu’un grave attentat raciste était en préparation, prémédité par un groupe néo-nazi. Avant de mourir, il confie un étrange message à sa sœur Lysa (Fanny Bastien), qui est en danger elle aussi. Elle se réfugie dans une agence de presse où elle est secourue par Jean-Pierre Mougin (Richard Berry), journaliste à la rubrique sport. Après Effraction de Daniel Duval et Un été d’enfer de Mickael Schock fin 2025, Acadès Edition poursuit son exploration de polar français 80 en éditant simultanément en Blu-Ray Tir à vue de Marc Angelo et Urgence.

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Filmé avec une caméra portable dont les images accompagnent un générique d’ouverture martelant à plusieurs reprises le titre dans une typographie ostentatoire, le long-métrage croise dans ses premiers mouvements un sens de l’épure auquel s’adjoint une stylisation empreinte de spécificités purement eighties. Cette facture connotée est renforcée par une bande-originale elle aussi datée dans son usage massif de synthétiseurs analogiques et de boîtes à rythmes répétitives. Ce démarrage dans l’action pure l’emporte par sa maîtrise et son efficacité, palliant sans mal ces scories involontaires. La capacité de Gilles Béhat à imposer ses personnages et son cadre, à faire naître le suspense tout en mettant en place son intrigue, captive. Un minimum d’éléments suffisent à poser des bases tangibles et intelligibles. En atteste le look du méchant, Lucas Schroeder, interprété par Bernard-Pierre Donnadieu, qui arbore coupe en brosse et moustache : une silhouette immédiatement marquante s’érige en antagoniste identifiable et inquiétant. Le réalisateur ose d’un contrepied pour introduire Lysa en train de jouer du violoncelle, reléguant temporairement la violence à un écran de télévision, en attendant de revenir à l’action principale. Entre l’atmosphère nocturne, la pluie et une sensation de danger permanent, il met en place un décorum réaliste où rien ne semble surligné alors que l’essentiel est immédiatement évocateur et fonctionnel. Signe s’il en est de cette confiance en ses talents et son matériau, il attend près de quinze minutes avant de présenter celui qui va devenir le héros de l’intrigue Jean-Pierre Mougin. Son interprète, Richard Berry se révèle l’un des maillons faibles de l’entreprise à force de surjouer ses répliques sur un mode frimeur dommageable, au détriment d’une simplicité et d’une justesse d’interprétation. Toujours est-il que l’emballage chiadé permet de passer outre ce bémol. Urgence progresse dans un univers crédible, parsemé de réminiscences de Rue Barbare : la banlieue, les motards, les pilleurs, la planque. Béhat s’intéresse à un monde marginal (ou marginalisé) qu’il semble sincèrement apprécier, en contraste avec des institutions viciées et corrompues (ou incompétentes). Dans ce thriller, les policiers ne sont pas des héros, bien au contraire. À travers eux, le réalisateur n’a pas peur d’aborder frontalement la montée de l’extrême droite et sa collusion avec les garants du maintien de l’ordre mais aussi le pouvoir politique. Il serait excessif de considérer le film comme une charge engagée, il est en revanche intéressant de constater de quel côté se situait une partie du cinéma populaire.

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Le long-métrage s’inscrit dans une tendance d’un paysage audiovisuel français renouvelant sa forme avec une attention nouvelle à l’image, qui permet ici Gilles Béhat de mettre en scène des vraies montées de tension et des climax saisissants. Pour autant, l’intensité de ces temps forts tient autant aux qualités d’exécution du film que le choix de personnages ordinaires poussés dans un engrenage qui dépasse l’entendement. L’identification est forte et l’implication émotionnelle accentuée par la sensation de réalisme. Une action factuellement excessive comme le combo briquet/white spirit avant de cracher du feu sur l’antagoniste apparaît comme un geste de survie désespéré davantage qu’un effet de style gratuit. Le film trouve ainsi un équilibre percutant entre familiarité des décors mais aussi des situations et des plus-values cinématographiques, à l’instar de cette séquence de poursuite où le 4×4 remonte des escaliers à toute vitesse. Le réalisateur impressionne également dans la mise en scène d’images fortes (la projection du film révélant le complot sur un mur et commenté par téléphone) ou spectaculaires (l’attentat au milieu d’un concert noir de monde). Son sens du rythme et le soin appliqué à ses plans évitent la tentation tape-à-l’oeil par sa brutalité. La violence excessive résonne moins comme un geste de complaisance que la traduction formelle d’un climat troublé et incertain. Gilles Béhat fait la peinture d’une époque sauvage en découverte de ses propres limites. Conçu avec des talents majeurs des deux décennies précédentes et d’autres plus émergeants pleinement ancrés dans cette nouvelle décennie, le film conjugue adroitement deux approches du cinéma de genre, entre sobriété et coups d’éclats graphiques.

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Moins mémorable que Rue Barbare et certainement aussi plus calibré, Urgence confirme le savoir-faire de Gilles Béhat et sa propension à imposer des standards prétendument américains dans un cadre français. Il marque le point d’équilibre entre stylisation eighties et efficacité épurée. Divertissement enlevé et haletant, il n’est pas sans défauts, mais a suffisamment d’atouts et de singularités pour emporter l’adhésion. Il donne envie de découvrir d’autres films de son auteur qui n’ont pas encore eu le droit à un lifting haute-définition. Bonne pioche pour Acadès qui remet en lumière un thriller oublié et tout à fait sympathique. Outre la nouvelle copie, l’édition s’accompagne de deux suppléments de qualité en compagnie de Jérôme Wybon. Le premier Un thriller politique recontextualise le film, évoque les changements opérés par rapport au roman et place 1985 comme un pic pour la production de films policiers français (avec une trentaine recensés). Le second Le Polar des années 80 revient sur la transformation du genre au cours de la décennie avec de nouveaux talents et une nouvelle génération qui s’illustre. Le document se conclut sur un constat amer, que l’effervescence du genre au cinéma a conduit à son développement pour la télévision qui a fini par le tuer…avant de revenir au début des années 2000 à la faveur des Rivières Pourpres de Mathieu Kassovitz et de 36 Quai des Orfèvres d’Olivier Marchal.

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A propos de Vincent Nicolet

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