João Nicolau – « TechnoBoss »

Quand on n’a que l’amour

Dans John From (2015), le réalisateur portugais João Nicolau filmait deux adolescentes luttant contre l’ennui d’un espace (une zone résidentielle) et d’un temps (les vacances d’été) intermédiaires par la rêverie amoureuse. C’est quoi, entrer dans la vie ? Dans TechnoBoss, troisième long-métrage de João Nicolau, sélectionné au festival de Locarno, c’est à l’autre bout des âges que se pose la question : y-a-t-il un moment où, toujours vivant pourtant, on sort de la vie ? Bref, comment fait-on quand un chat meurt ?, se demande Luís Rovisco, personnage principal. En d’autres termes : y a-t-il une procédure à suivre lorsque les choses ne fonctionnent plus ?

Inadéquation

Une vieille question du cinéma, une des premières : celle du décalage entre l’individu et le monde, entre le corps vivant filmé et les machines, celles du monde, celles de la ville, celles qui filment. TechnoBoss s’installe dans cette histoire-là tout en s’en décalant.

Luís Rovisco vieillit, sa mémoire lui joue des tours : au travail, une entreprise qui pose des systèmes de sécurité, il fait des boulettes. Il oublie, il confond. Rien ne va plus. S’en rend-il compte ? Pas vraiment. Car lui, ce qu’il fait, il y est. Mais il comprend quand même, par l’intermédiaire des autres, qu’on va le mettre sur la touche, à la retraite. Pourtant, si la question du vieillissement est présente, elle ne constitue pas le sujet du film : l’avant par rapport auquel le présent pourrait se situer n’est que parfois suggéré. De ce fait, pas non plus de nostalgie. Le passé existe plus sur le mode de l’absence que comme envahissement du présent. Nous pouvons d’ailleurs nous demander si, un jour, dans cet avant quelque chose a fonctionné vraiment. Pas sûr du tout. Le dysfonctionnement intervient donc comme un état de fait : ça ne marche pas. Mais cela n’empêche pas de vivre : et si, même, la vie c’était ça ?

Copyright Shellac Distribution

Raconté ainsi (un type qui vieillit et qui n’est plus adapté au monde dans lequel il vit, ce monde étant, qui plus est, celui de la technologie), TechnoBoss laisse présager une dualité de confrontation entre son personnage et le monde, confrontation dont les modalités, les terrains d’interaction et les conséquences pourraient être divers. Mais sa singularité se situe précisément dans l’absence de confrontation duelle. Disons-le autrement : João Nicolau ne nous montre pas un homme qui dysfonctionne dans un monde qui fonctionne, ni même à l’inverse un homme dont le trop-plein de vie (car Luís veut continuer à vivre malgré l’âge) dérangerait le monde sur le mode du burlesque. Luís agit plutôt comme le révélateur d’un monde inadéquat à lui-même, un monde fait d’élans et de points d’arrêt, de déplacements sans mouvement, de mots sans paroles, d’espaces ouverts et clos, de danses immobiles et de chants muets. Ainsi le corps de Luís nous guide-t-il dans ce monde troué plutôt qu’il ne s’y oppose ou ne se bat contre lui. Oui, le corps bouge, et danse même, inopinément, mais les plans sont fixes, toujours. Et ce corps qui bouge ne parvient pas à faire bouger son cadre, à le déplacer, à l’emmener ailleurs. Ici, le hors-champ est dans le champ : tout ce qui est filmé est manquant et n’existe que dans une demie-présence, ou plutôt dans une forme d’annulation. C’est donc au cœur de l’immobilité du cadre qu’il faut chanter, danser, bouger, vivre. La sortie est à l’intérieur, dans tous ces trous qui creusent le réel.

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Le rapport aux espaces confirme la difficulté d’une sortie : comment s’évader quand l’on n’est nulle part, que le dehors du monde et le dedans du fantasme sont confondus ? Les intérieurs : des chambres d’hôtel, des réceptions, des bureaux, un appartement dont le mobilier est si banal qu’il est celui de chacun. Aucun lieu n’est vraiment intime, vraiment familier. Les extérieurs : des routes, quelques images d’un quartier résidentiel que l’on devine de banlieue. L’hôtel où se rend Luís se situe dans l’Algarve, mais de cette région on ne voit rien. Entre l’appartement et les lieux de travail, une voiture, moyen de déplacement, clos pourtant. Depuis la voiture, ce que nous apercevons du monde est fantaisie : les paysages dans lesquels Luís circule sont des panneaux peints dont l’artifice est désigné comme tel. Paysages peints : le dedans, celui de la rêverie, celui de l’imagination, est donc aussi dehors. Ainsi, si aucun intérieur n’est suffisamment intime pour constituer un dedans, l’extérieur est-il aussi confondu avec la projection imaginaire. Confusion, donc, plus que confrontation. Quelle sortie possible alors ? C’est dans la voiture que Luís chante, c’est dans la limite qu’on ouvre quelque chose. Ce chant n’est pas un débordement, les corps ne dévient pas d’une gestualité contrainte, régulée, informée par le quotidien et ses instruments. Dans les limites de la voiture donc, on creuse du dehors en chantant.

Anonyme, autre, en dehors d’elle-même, ainsi est la vie de chacun. D’ailleurs, la vie de Luís Rovisco est parfois racontée par une voix-off dont on ne sait pas d’où elle vient. De Peter, autre personnage, on n’entend que la voix, parlant portugais ou anglais, lorsque Luís communique avec lui à travers un outil invisible, téléphone portable immatériel.

Que peut alors le cinéma ? Sa fonction est interrogée par cette étrange et dissonante alliance entre la fantaisie et la machine, et par cette inscription, tout en décalage avec son genre, dans la comédie musicale. Le cinéma peut-il combler cet écart du monde avec lui-même et de chacun avec soi-même, le résoudre ? In fine, il ne peut sans doute que saisir l’écart, le désigner pour pouvoir l’habiter.

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Travail du présent

L’autre singularité du film n’est pas étrangère à la première : elle tient à son rapport au présent. Réalisme du sujet, mais pas de la manière, TechnoBoss filme un homme au travail, dans ce que ce dernier a de plus contemporain : service qui ne produit rien (tout en manipulant quand même un peu de matière) ; domaine de la sécurité et de la surveillance ; échec à tisser des échanges entre les hommes et avec le monde, fonction pourtant première du travail. Et pourtant, si la situation mise en scène est très fidèle à notre présent, le film ne cherche ni sa description réaliste, ni sa dénonciation. Le travail, lieu par excellence de la relation, est ici surtout le moyen de réitérer la dissonance déjà évoquée. Il est frappant de voir comment les individus manquent à s’y parler, soit parce qu’ils ne sont pas physiquement dans le même espace, soit parce que leurs mots, anonymes, instrumentaux, trop pris dans le code, tout comme leurs gestes, échouent à se répondre.

Au cœur du « monde du travail », TechnoBoss ne saurait pas être rangé dans le « drame social ». Car ce qui caractérise ici le présent dans sa forme singulière est aussi réinscrit dans quelque chose de plus vaste. Comme si l’échec de notre époque à mettre en relation les hommes entre eux et avec le monde n’était que la forme la plus aboutie, la plus achevée, d’un ratage fondamental et consubstantiel à l’humain.

L’amour, soudain

Donc, ni les mots, ni le travail, ni le cinéma ne peuvent résoudre notre inadéquation au monde. Pas marrant. Oui mais quand même, le film croit en l’amour. Luís aime son chat, son fils, son petit-fils. Et dans cet hôtel de seconde zone où il va et où il échoue à installer des systèmes de sécurité, il y a Lucinda, réceptionniste. Avec elle, il y a un passé qu’on devine, qui les sépare autant qu’il les rapproche. De son côté à elle, il y a de la méfiance et, disons, la trace d’une déception. Ce n’est vraiment pas gagné. Mais l’amour insiste. Scène emblématique du film : celle dans laquelle Luís, utilisant, et donc détournant, le vocabulaire normé de la relation professionnelle, invite Lucinda à prendre un verre.

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Plus tard, après les refus et les râteaux, ils se réveillent dans le même lit. Seule scène du film, peut-être, où la rencontre n’échoue pas. Dans ce lit, Luísa Cruz, l’une des actrices les plus célèbres du cinéma portugais, et Miguel Lobo Antunes, juriste et bien d’autres choses, mais n’ayant jamais fait de film. Ils chantent ensemble. Peut-être y a-t-il, au cœur de ce qui échoue, une rencontre possible et un moyen pour le cinéma de parler.

La dernière image du film, une barrière de sécurité devenue folle, condense tout ce rapport entre ouverture et fermeture, appréhension du monde et barrage : ce qui nous sépare les uns des autres échoue parfois aussi à fonctionner.

Suppléments
– un CD-audio de la bande originale du film
– un livret (8 pages)

TECHNOBOSS, DVD sorti chez Shellac

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A propos de Lucile Mons

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