Le nom de Dušan Makavejev est attaché au sulfureux Sweet Movie, avec Carole Laure, Pierre Clémenti, Anna Prucnal et Sami Frey (1974). Le reste de son œuvre est moins connue. Nous savons donc gré à Malavida Films de sortir, en version restaurée 4K, les trois premiers longs métrages du cinéaste yougoslave. Il s’agit de L’Homme n’est pas un oiseau (1965), d’Une affaire de cœur (1967) et d’Innocence sans protection (1968). Les trois films sont dignes d’intérêt, mais nous nous attacherons ici à un commentaire sur le premier d’entre eux, celui qui nous a le plus touché.


À propos de Dušan Makavejev (et de Wilhelm Reich)

Dušan Makavejev est né à Belgrade en 1932 (1). Il a forgé sa culture cinématographique en regardant, entre autres, des films de l’École Soviétique (Serguei Eisenstein, Vsevolod Poudovkine, Dziga Vertov, Lev Koulechov…), des films français surréalistes et hautement poétiques (Luis Bunuel, Jean Vigo…) (2), des films du Nouveau Cinéma Américain (Frédérick Wiseman, Shirley Clarke, John Cassavettes…).

Makavejev a commencé ses études par la Psychologie. Il découvre bien sûr Sigmund Freud, mais, surtout, Wilhelm Reich. Reich, d’origine autrichienne, est notamment connu pour ses convictions marxistes (revendiquées au moins dans la première partie de sa carrière), pour sa volonté de venir en aide aux plus démunis, et pour l’importance qu’il accorde au plein épanouissement de la vie sexuelle de chacun (plus spécifiquement à la satisfaction du désir, qui est d’ordre et biologique et psychique, à travers l’orgasme). L’apaisement que permet la vie « en conformité avec les exigences de l’économie sexuelle » (3) évite des pathologies comme les névroses. Mais il n’est possible qu’à travers un contournement des diktats du moralisme et du puritanisme, une lutte contre les forces sociales et politiques cherchant à réprimer les besoins essentiels des individus, à les dominer en les soumettant à un état de tension permanent, à convertir leurs frustrations libidinales en sadisme (c’est le cas du fascisme).
Au tout début des années soixante-dix, Makavejev réalise un hommage au psychanalyste à travers son quatrième long métrage : Wilhelm Reich : Les Mystères de l’organisme.

Après avoir étudié la psychologie, Makavejev passe par l’Académie des Arts du Théâtre, appelée ultérieurement Académie du Théâtre, du Film, de la Radio et de la Télévision.
Dans les années cinquante, il réalise quelques courts métrages amateurs. L’un d’eux, Le Miroir brisé d’Anthony, est sélectionné à Cannes en 1957, ce qui donne une première visibilité au réalisateur débutant. L’année d’après, c’est Il ne faut pas faire confiance aux monuments, qui lui vaut quelques problèmes avec la censure. En effet, avant de se rendre compte de son caractère inanimé et de se figer à son tour, une jeune femme caresse langoureusement, de ses mains, de son visage, de ses cheveux, de l’un des ses pieds, une statue représentant un nu masculin (4). À la fin des années cinquante et au début des années soixante, il tourne des films documentaires pour le studio de production Zagreb Film. Le film Parade (1962) a subi des coupes. Principalement parce que des images, désormais invisibles, montraient Josip Broz alias le Maréchal Tito abordé par une Gitane diseuse de bonne aventure (5). Mais il faut dire que, dans ce film montrant principalement les préparatifs d’une cérémonie du 1er mai, le désordre et le brouhaha l’emportent sur la démonstration glorieuse et solennelle (6).

Les premiers longs métrages de Makavejev sont des succès. Le cinéaste se révèle être d’emblée un représentant majeur de la Vague Noire. Les acteurs de ce courant cherchent à secouer le cinéma à travers une expression personnelle inventive, et se livrent à une critique, souvent sarcastique, du régime en place (le communisme à la Tito). Les autorités voient évidemment d’un mauvais œil ceux qu’ils accusent de donner une vision trop pessimiste de la vie, et de la réalité du pays.


L’Homme n’est pas un oiseau
(1965)

Bor, la cité où se déroule le récit, est située en Serbie. C’est une ville minière des plus grisâtres. Règnent, entre tous ceux qui y vivent et y travaillent, la pression morale, l’agressivité verbale, la violence physique. Une des premières scènes du film se déroule dans un café-cabaret. Les hommes sont ivres et la soirée s’achève en bagarre générale. Une chanteuse, qui se produit pour donner du bon temps aux clients, est poignardée (à un autre moment du récit, des habitants évoquent une « querelle de village » durant laquelle « deux gamins se sont entretués »). L’ouvrier Barbulović, présent ce soir-là, compte parmi les suspects interrogés par la police. Il est extrêmement fruste (7). Il malmène sa femme quand elle lui reproche d’avoir une maîtresse et de donner à celle-ci des robes qui sont à elles.
L’attitude et les mots de Barbulović sont représentatifs du comportement masculin à l’égard des femmes, en ces lieux comme en d’autres : il est possessif, autoritaire, brutal… en un mot : machiste. À son épouse, l’ouvrier lance : « Quand je rentre dîner, je veux que tout soit prêt… Et toi, tu restes là-bas. Tu te tais et tu me sers » [Pour retranscrire les dialogues, nous sous sommes reporté aux sous-titres français]. À un policier qui l’interroge à propos de la robe que porte la maîtresse et qui appartient à cette épouse, il rétorque : « C’est moi qui l’ai achetée, je peux la donner à qui je veux. C’est moi qui la nourris, c’est moi qui l’habille. Je la frappe si je veux, c’est ma femme ». Le dialogue et le jeu de l’acteur sont volontairement caricaturaux, et en même temps assez crédibles.

Makavejev et son chef opérateur Aleksandar Petković – qui avait déjà travaillé sur un film comme Parade – suivent souvent de près les personnages, ne se préoccupant pas de la mise au point. Le filmage est direct, agité (8).

Jan Rudinski, un ingénieur d’âge mûr, arrive en ville pour s’occuper de l’installation de nouvelles machines dans une usine de cuivre. Il fait la connaissance d’une jeune coiffeuse, Rajka (incarnée par la très séduisante actrice Milena Dravić). Elle lui offre l’opportunité de loger chez ses parents qui louent régulièrement une chambre. Une idylle se noue entre les deux personnages.
On perçoit bien la montée du désir chez Jan quand il a l’occasion de contempler Rajka l’« effrontée » qui cherche à le séduire. Sa main plonge dans les poils de la couverture du lit sur lequel il est assis, ou caresse le pelage d’un petit chat noir qu’il tient entre ses mains. Une image du second film de Makavejev, Une affaire de cœur, est célèbre : elle représente la protagoniste, dont le film évoque les relations amoureuses et charnelles, allongée nue sur un lit, un petit chat noir assis sur ses fesses (cf. l’affiche en toute fin d’article). Cette femme est incarnée par la célèbre actrice Eva Ras, qui joue d’ailleurs le rôle de l’épouse de Barbulović dans L’Homme n’est pas un oiseau.
Les scènes où les personnages s’étreignent et font l’amour sont filmées de façon fort belle. Elles baignent dans des clairs-obscurs auxquels font suite des moments très lumineux. Parfois, la caméra tourne autour des amants, créant une sensation de vertige. Les images peuvent aussi être plus crues, même si elles restent symboliques et photogéniques : un jet d’eau pour représenter l’éjaculation.

L’amour et le travail tel que l’impose le Pouvoir sont montrés comme inconciliables. Les activités de Jan dans l’usine, de plus en plus prenantes, l’éloignent de Rajka. Celle-ci en profite pour accepter les avances d’un camionneur qui la suit et la flatte depuis longtemps. Elle le fait parce qu’elle se veut libre – les cheveux au vent – et par besoin libidinal. Cette situation ressemble à celle de l’héroïne d’Une affaire de cœur, sauf que, dans ce second long métrage de Makavejev, les choses se terminent tragiquement.
Jan cherche à exercer un contrôle sur Rajka quand il comprend ce qui s’est passé, semble en passe de la frapper, mais la jeune femme réussit à s’enfuir. L’ingénieur est d’ailleurs vu dans ses activités professionnelles comme quelqu’un d’autoritaire, qui tance un ouvrier ayant besoin de s’évader un tant soit peu de la sinistre réalité en jouant les acrobates.
Jan est en fait un personnage divisé. La dernière image le montrera esseulé, n’ayant tiré de son séjour à Bor que la médaille remise par les autorités pour ses bons et loyaux services. Victime de ce conflit intérieur qui le blesse, qui le pousse et à aimer et jouir et à travailler d’arrache-pied (9).

Dans une scène où marchent ensemble l’épouse de Barbulović et une autre habitante de Bor, il est question d’un hypnotiseur qui a donné un spectacle. La seconde dit que « c’est du chiqué ». La première réfute cette affirmation : « Mais non. Il fait pareil… Le mari. L’autorité. Il leur dit : « Un, deux, trois » et elles s’endorment. Elles dorment… Nous aussi, on vit comme ça. On croit à tout. Il dit : « Tais-toi », alors on se tait. C’est comme ça. Le mari est le plus âgé, c’est tout. Quand tu te tais et que tu fais tout ce qu’il dit, c’est de l’hypnose. Tu regardes, mais tu n’es pas là. Tu vas là où ses pensées te guident ».
Quand l’interlocutrice demande à la femme de l’ouvrier ce qu’elle compte faire, celle-ci répond : « Fini l’hypnose ». D’ailleurs, il semble bien qu’à la fin du récit, dans un plan de foule, on l’aperçoive rire avec un autre homme, comme si elle avait pris ses distances avec son mari. Le propos est là makavejevien. Positivement didactique, quasi brechtien, de dimension protestataire et féministe.

Notons, cependant, que c’est le discours de l’hypnotiseur qui clôt le film (ce qui est logique, car il l’avait ouvert) (10) … À travers lui, est signifié le fait que les hommes sont à la merci de ceux qui ont les moyens, le pouvoir de les manipuler et de les empêcher de voler comme le font les oiseaux (avec une certaine liberté), si tant est qu’ils le veuillent et le puissent. Et même de les pousser au crime.

Makavejev mêle les registres, dans une démarche subversive et complexifiante, et à travers une mise en forme visuelle et sonore volontairement fragmentée, heurtée. Il est pessimiste et utopique. Il est un réaliste et un rêveur anarchisant (11). Et, s’il se livre à la critique des discours officiels mensongers, c’est de manière tout à fait ironique. Ainsi, en un moment très drôle, Barbulović est présenté comme un ouvrier modèle par un cadre de l’usine faisant visiter les lieux à des enfants ; le Travailleur (en général) comme étant maître de la machine, alors même que son travail l’aliène toujours et encore, et nuit à sa santé. Le même cadre avait donné, au début du récit filmique, des informations à la presse concernant la cérémonie qui a permis de célébrer la fin des travaux menés par Jan (en une sorte de flash-forward, donc) en faisant un merveilleux lapsus : il explique que les visages des ouvriers ayant assisté à la fête étaient « maussades », avant de se reprendre et de dire qu’ils étaient « illuminés » !

L’Homme n’est pas un oiseau a été sélectionné à la Semaine de la Critique du Festival de Cannes en 1966.

Notes :

1) Concernant les informations d’ordre biographique, nous nous sommes reportés à l’ouvrage de Lorraine Mortimer : Terror and Joy – The Films of Dušan Makavejev, University of Minnesota Press, Minneapolis/London, 2009.
2) Un événement marquant pour le jeune Makavejev semble avoir été le passage à Belgrade de Henri Langlois, célèbre co-fondateur de la Cinémathèque Française, avec sous son bras plus d’une cinquantaine de films à faire découvrir.
3) Une formule que l’on trouve dans un texte important datant de 1942 : La Fonction de l’orgasme (Édition française : L’Arche, Paris, 1952, p.56).
4) Le film est actuellement visible sur Youtube : https://www.youtube.com/watch?v=c_BZPumapS
5) Cf. l’interview de l’artiste Nada Prlja par Stefan Szczelkun : « The Return of the Red Bourgeoisie », Metamute, 23 September 2009. https://www.metamute.org/editorial/articles/return-red-bourgeoisie-%E2%88%92-interview-nada-prlja
6) Le film est actuellement visible sur Youtube : https://www.youtube.com/watch?v=b9fKQ8SyPDQ
7) Dans une interview datant de 1966, Makavejev explique quel travail d’enquête il a fait sur le terrain, pour préparer son film ; et ce qu’il a appris. Il dit à propos de ceux qui sont dans les mines, au plus bas de l’échelle sociale : « (…) les gens qui y travaillent sont les paysans primitifs des villages voisins ». Cf. « Nouveau cinéma en Yougoslavie : Dusan Makavejev : Le sens et la fonction dubitative de L’Homme n’est pas un oiseau » (Propos recueillis au magnétophone par Jacques Bontemps et Jean-André Fieschi), Cahiers du Cinéma, n° 182, Septembre 1966, p.56.
Nous avons découvert, à travers nos recherches personnelles, que, de façon assez étonnante, mais qui fait plaisir, les Cahiers du Cinéma ont évoqué L’Homme n’est pas un oiseau dans plusieurs numéros à l’époque de sa sortie, et à travers la plume de différents rédacteurs. Mis à part ceux dont il est fait mention dans la présente note et dans les suivantes, on pourra se reporter à une notule de Jean-Louis Comolli (n° 190, Mai 1967, p.74), et à un texte de Jacques Lévy : « Technique de l’hypnotisme » (n° 192, Juillet-Août, pp.64-65).
8) Makavejev déclare : « Le mouvement est mon expression naturelle. Très souvent, j’élabore un cadre statique qui me semble convenir, et puis, quand je commence le travail, je découvre que je ne peux pas rester en place. Je ne peux plus supporter le cadre, il faut que je demande à la caméra de bouger ». Cf. Ibid., p.57.
9) André Téchiné écrit : « L’Homme n’est pas un oiseau nous parle d’un rêveur trompé par les autres, par son travail, par ceux qui l’entourent et par lui-même », un individu qui « accumule erreurs et déceptions ». Cf. « L’Homme n’est pas un oiseau de Dusan Majavejev, Yougoslavie », Cahiers du Cinéma, n°179, Juin 1966, p.49.
10) Le cinéaste explique : « Le speech de l’hypnotiseur, au début du film, constitue ainsi, en quelque sorte, la formule du film ». Cf. « Nouveau cinéma en Yougoslavie : Dusan Makavejev : Le sens et la fonction dubitative de L’Homme n’est pas un oiseau », art.cit., p.56.
11) Michel Delahaye écrit : « L’Homme n’est pas un oiseau est un message bouleversant de juvénilité et de sincérité, d’un jeune qui veut tout dire, et d’un seul coup, et le dire en le criant autant qu’en rigolant ». Cf. « Contingent 61 1 A », Cahiers du Cinéma, n°178, mai 1966, p.60.



Nous proposons ci-dessous l’affiche complète de cette rétrospective des premiers film de Makavejev, ainsi que la petite présentation des deux films qui suivent L’homme n’est pas un oiseau telle qu’elle est proposée dans le Dossier de presse.

Une affaire de cœur, 1967.
« Izabela, jeune standardiste, rencontre Ahmed, inspecteur des services d’hygiène. Leur histoire d’amour passionnelle et charnelle semble les combler tous deux. Mais alors qu’Ahmed doit s’absenter pour raisons professionnelles, Izabela est courtisée assidument par un collègue. A son retour, Ahmed trouve Izabela différente..
Second film du cinéaste et déjà grand nom de la Vague noire, Makavejev analyse avec une lucidité cruelle les rapports entre les mœurs de la société yougoslave et le régime de Tito, qui restreignait alors fortement les libertés individuelles. Narration novatrice, regard critique et humour noir ont marqué l’époque, le film conservant aujourd’hui toute sa force ».

Innocence sans protection, 1968.
« « Une réédition d’un bon vieux film, arrangé, embelli et commenté par Dušan Makavejev » dixit le générique. Les images du premier film parlant yougoslave – film autobiographique réalisé en 1942 sous l’occupation par Dragoljub Aleksić – se télescopent, 36 ans plus tard, avec les propos de ce personnage truculent, serrurier, acrobate et donc réalisateur de ce film longtemps perdu, d’une partie de son équipe et des images d’actualité.
Doublement primé à la Berlinale en 1968, ruptures de ton et touches d’humour féroces rendent ce film inclassable et hilarant, en faisant dialoguer passé et présent dans un montage percutant et parfois délicieusement surréaliste ».


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