Masahiro Shinoda – « L’Étang du démon » (1979)

Grâce à Carlotta Films, il est désormais possible de voir en salles L’Étang du démon, une œuvre inédite en France. Elle est proposée dans une version restaurée en 4K.

Masahiro Shinoda (né en 1931) a été l’un des principaux représentants de la Nouvelle Vague japonaise, avec Nagisa Oshima (1932-2013) et Yashishige Yoshida (né en 1933). Tous furent particulièrement actifs dans les années soixante, notamment au sein de la société de production Shōchiku. Shinoda est connu pour s’être souvent éloigné de la représentation directe, à l’écran, du monde contemporain ; pour avoir situé l’action de nombre de ses films dans les temps anciens. Un exemple : le récit du Silence, qu’il a réalisé en 1971, se situe dans le Japon du XVIIe siècle. Ce film a été reprojeté sur les écrans en 2019, à la suite de la sortie de la version qu’en a proposée Martin Scorsese en 2016.

À la fin des années 70, Masahiro Shinoda, qui a quitté la Shōchiku vers 1966, revient dans son giron pour adapter L’Étang du démon, pièce de théâtre écrite en 1913 par l’écrivain Izumi Kyōka (1873-1939). Izumi Kyōka est connu pour décrire des univers ancrés dans le surnaturel. Le cinéaste engage, afin d’incarner deux des rôles principaux, celui de la jeune Yuri et celui de la princesse Shirayuki, l’un des acteurs de kabuki les plus fameux de son temps : Bandō Tamasaburō V (né en 1950) (1).

L’action se déroule en été 1913, dans la Province d’Echizen (Préfecture de Fukui). De retour de vacances, Gakuen Yamazawa, un spécialiste de botanique originaire de Tokyo et enseignant à Kyoto, traverse un village dont les habitants souffrent de la terrible sécheresse qui plombe la région. Il découvre aussi, un peu plus loin et en hauteur, placée près d’une source, une maison isolée. C’est un ancien temple, et une cloche se trouve à côté d’elle. Cette bâtisse est habitée par un couple, Akira Hagiwara et sa femme Yuri. Akira, un Tokyoïte attiré par les vieilles légendes de son pays, s’est engagé quelques années auparavant à faire sonner régulièrement la cloche. Le son a pour fonction de rappeler à la princesse Shirayuki, incarnation du démon, qu’elle doit rester dans l’étang se trouvant à proximité du village et de la maison. Elle doit en rester prisonnière, car sa présence garantit que l’eau ne submergera pas la région en un déluge mortel.

 

© 1979/2021 SHOCHIKU CO., LTD

Significativement, la maison perchée sur les hauteurs et le village construit en contrebas constituent ou représentent deux univers séparés et opposés. La demeure des Hagiwara donne sur le monde de l’imaginaire et du fantastique, du folklore nippon. La zone est en fait hors de l’espace concret : quand, y ayant pénétré, Gakuen Yamazawa regarde sa boussole, celle-ci s’affole. Le Grand Imagier Masahiro Shinoda – aidé par le compositeur Isao Tomita qui crée d’étranges sons et des mélodies électroniques en s’inspirant parfois de motifs de Modeste Moussorgski et Claude Debussy – s’en donne à cœur joie pour créer, avec sensibilité et humour, avec un merveilleux sens de l’artifice, des créatures fantomatiques. Des êtres de lumière – la princesse – ou de sombres hybrides – mi-hommes mi-animaux -, des guerriers samouraïs comme sortis de la nuit des temps. Rares sont les villageois que l’on voit s’aventurer là… Ils croient, semble-t-il, que l’eau de la source est empoisonnée.

Emportés par le discours hypocrite et déraisonnable d’un représentant du pouvoir arrivé dans une luxueuse voiture – symbole de la modernisation du Japon, comme le train dans lequel a voyagé le professeur -, ils en viennent cependant à investir très brutalement les lieux où vivent Akira et Yuri.
Après quelques violentes péripéties symbolisant la destruction de ce qui fait la tradition nippone, les Hagiwara meurent se suicident, plus exactement. La cloche ne sonnera plus. Des trombes d’eau emportent tout sur leur passage et châtient les vils humains (2). La fin est visuellement impressionnante. Si l’on se rapporte à l’année de sa réalisation, L’Étang du démon devient une sorte de film-catastrophe (3) !

La situation des Hagiwara est intéressante. Le couple constitue comme une digue empêchant les eaux de s’emporter. Ils sont des sentinelles gardant un autre monde, en vivant dans son antichambre. Ils ont quelque chose dhumain, mais certains détails en font aussi des représentants de l’univers fantastique et archaïque du Japon – voire, accessoirement, d’autres contrées. On pense à la perruque dont se coiffe Akira : les cheveux sont d’un gris argenté. Quant à Yuri, dont le nom symbolise la beauté et la pureté, en référence au lys, elle est comme un avant-goût de la princesse Shirayuki. Shirayuki : littéralement Blanche Neige. Et, rappelons-le, l’onnagata Bandō Tamasaburō V incarne les deux personnages en faisant varier de manière subtile le comportement et la diction de l’une et de l’autre.

 

© 1979/2021 SHOCHIKU CO., LTD


Il y a un
e figure intrigante dans le récit. C’est celle de la poupée. Yuri en possède une qu’elle chérit, notamment quand son mari s’absente. La poupée, c’est l’être non humain qui est anthropomorphisé. C’est aussi, dans le cas que nous décrivons, le substitut d’un enfant qui, en l’occurrence, n’existe pas, et ne peut probablement pas naître dans un monde asséché, infertile. Mentionnons une scène de début de récit où une villageoise n’arrive pas à sortir du lait de son sein.

En parcourant le texte de la pièce dIzumi Kyōka dans sa version d’origine – il n’existe pas de traduction française, uniquement une traduction en anglais -, nous avons pu lire que la princesse Shirayuki, dont il faut savoir qu’elle brûle d’envie de quitter l’étang par amour pour le Seigneur d’un autre étang qui lui a envoyé une lettre débordante de sensibilité, fait une déclaration pouvant être ainsi traduite : « Ma sexualité aspire à la liberté ».
N
ous pensons, et c’est véritablement palpable dans le film, qu‘il n’est pas seulement question d’Amour dans une dimension spirituelle, romantique, ou de refus de cet Amour, mais bien, au-delà, de la Libido… cruellement contenue ou dangereusement débridée.

À la fin de L’Étang du démon, un seul personnage reste en vie : le scientifique Gakuen Yamazawa. Face au conflit destructeur qui a déchiré ses concitoyens, et même s’il a appelé à la sagesse en se référant à ce courant bouddhiste qu’est le Jōdo-Shinshū, il est malheureusement resté impuissant…

Notes :

1) Il est le cinquième d’une lignée d’acteurs dont le premier, Bandô Tamasaburô I, vécut de 1813 à 1855.
2) 
Masahiro Shinoda a déclaré : « Kyōka est considéré comme un écrivain très japonais, mais L’Étang du démon et L’Histoire du donjon sont similaires aux pièces de théâtre grecques, qui décrivent un monde chaotique, et à travers lesquelles les humains sont punis. En fait, cela peut arriver même dans l’époque moderne. Comme la bombe atomique de la Seconde Guerre mondiale »
Cf. « Qu’est-ce qu’envisageait de faire Masahiro Shinoda dans L’Étang du démon ? La raison qui l’a fait accepter de réaliser ce film est « la destruction du péché de fuite », Natalie, 19 février 2021. https://natalie.mu/eiga/news/416906  [Article écrit en japonais, publié sur un site japonais / Notre traduction].
La « fuite » dont parle le cinéaste est son départ de la Shōchiku.
3) Selon Masahiro Shinoda, l’équipe qui s’est occupé des effets spéciaux a également travaillé sur des films de la série Godzilla [Dossier de presse].

 

© Tous droits réservés. Culturopoing.com est un site intégralement bénévole (Association de loi 1901) et respecte les droits d’auteur, dans le respect du travail des artistes que nous cherchons à valoriser. Les photos visibles sur le site ne sont là qu’à titre illustratif, non dans un but d’exploitation commerciale et ne sont pas la propriété de Culturopoing. Néanmoins, si une photographie avait malgré tout échappé à notre contrôle, elle sera de fait enlevée immédiatement. Nous comptons sur la bienveillance et vigilance de chaque lecteur – anonyme, distributeur, attaché de presse, artiste, photographe.
Merci de contacter Bruno Piszczorowicz (lebornu@hotmail.com) ou Olivier Rossignot (culturopoingcinema@gmail.com).

A propos de Enrique SEKNADJE

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site est protégé par reCAPTCHA et la Politique de confidentialité, ainsi que les Conditions de service Google s’appliquent.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.