En s’inspirant d’un constat personnel — l’arrivée des babyphones sur le marché et le contrôle de plus en plus intrusif des parents sur leurs enfants — le jeune cinéaste allemand Frederik Hambalek a eu l’idée audacieuse d’inverser le processus et d’imaginer une configuration où une jeune fille observe les faits et gestes de ses parents à distance. Marielle, une collégienne, après avoir reçu une gifle de l’une de ses copines, développe brutalement des capacités télépathiques qui lui permettent de voir et d’entendre tout ce que font son père et sa mère, Julia et Tobias, un couple non pas parfait mais stable en apparence. Ce pouvoir tombé du ciel, par on ne sait quel sortilège, va rompre l’équilibre familial déjà précaire. En partant d’une situation improbable, digne d’un épisode de La Quatrième Dimension, le réalisateur a l’intelligence de prendre au sérieux son sujet, sans surplomb ni relâchement condescendant, comme pourrait le faire un Dupieux. . S’emparer d’un concept surnaturel qui échappe à toute logique ou explication mythologique ou historique exige une rigueur absolue dans le traitement de l’absurde. Sur ce plan, La Gifle (titre moins explicite que l’original, Was Marielle weiß, soit Ce que Marielle sait) parvient à rendre crédible l’impossible sans agiter le spectre du cynisme et de la distanciation clinique. Ce que n’a jamais réussi à éviter l’auteur de Fumer fait tousser. Le film, toute proportion gardée, s’inscrit ainsi dans la lignée d’œuvres surréalistes qui développent un concept bousculant le réel, comme certains Buñuel, tel L’Ange exterminateur. Il pose les bonnes questions mais se refuse d’y répondre : Comment réagirions-nous si nous savions que notre intimité était exposée aux regards d’autrui et plus encore de nos enfants ? Faut-il vivre dans une transparence totale ou conserver son jardin secret, quitte à mentir parfois à son entourage ? À ce titre, cette fable caustique déroule des moments quasi burlesques : Tobias, pour ne pas perdre son statut de chef de famille et préserver un peu de fierté masculine, s’impose lors d’une réunion sur le choix de la couverture d’un livre avant de frapper violemment l’un de ses collègues.

 La Gifle

Copyright Alexander Griesser

Frederik Hambalek pointe du doigt des problématiques qui concernent chacun de nous et que la plupart des gens ont fini par accepter : l’érosion progressive de l’intimité et de la vie privée, déjà mise à mal à l’ère des réseaux sociaux et de la surveillance de masse dans les espaces publics. Il articule cette réflexion d’ordre général avec une autre, plus secrète, plus prosaïque, concernant les relations parents-enfants et ce que les uns pensent vraiment des autres. Tout enfant se demande si ses parents l’aiment réellement. La réussite de ce drôle d’objet est d’autant plus surprenante que la séquence d’ouverture laissait craindre le pire en exhibant un dispositif lourdaud où deux personnages se livrent à un flirt oral très explicite. L’ombre graveleuse d’un Östlund plane sur cette introduction qui se veut provocatrice. Heureusement, la suite déconstruit cette entrée trompeuse qui semblait à charge contre les personnages. Or le cinéaste n’a aucune velléité misanthrope : il dessine au contraire des individus profondément attachants, parfois agaçants mais finalement touchants. Contrairement au réalisateur de Triangle of sadness, jamais Frederik Hambalek ne prend ses anti-héros de haut, comme un moraliste tout puissant, jamais il ne se moque et par conséquent ne sombre dans la fable où les pantins ridicules n’ont plus ni cœur ni chair. C’est aussi la grande différence avec l’entomologiste Michaël Haneke auquel on serait aussi tenté de le comparer. Dans La Gifle, on ressent à chaque instant la chaleur des humains qui tentent, tant bien que mal, de démêler les fils de leur existence.

 La Gifle

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Cette approche empathique détonne au regard d’un arc narratif particulièrement cruel sur le papier. Le traitement, sous la forme d’un conte moderne aux accents presque anachroniques, surprend par sa tendresse. La douce ironie qui imprègne le film ne se déploie jamais au détriment des protagonistes, piégés par le don de Marielle. Ils deviennent les prisonniers d’un espace cérébral étranger où leur intimité est exposée à un regard omniprésent et involontaire. La souffrance les atteint tous : autant les parents observés que leur fille qui scrute leurs agissements. L’humour désamorce souvent la tension sans jamais céder au jeu de massacre. Grâce à une mise en scène tenue, rigoureuse mais jamais austère, et resserrée sur quelques lieux clés (le travail, la maison) et avec très peu d’extérieurs — excepté l’entrée du collège — La Gifle réussit la greffe contre nature entre fantastique et réalisme, sans que l’un ne prenne le dessus sur l’autre. Dans cette dérive du quotidien vers le surnaturel, entre fable absurde et questionnement existentiel, on pense aussi à Lanthimos, dont la cruauté l’apparente à tort à un cynique alors qu’il est bien plus métaphysique que satirique. Après certaines révélations très dures à entendre, la fin ouvre des perspectives inattendues et suscite surtout une émotion très forte en deux ou trois plans très inspirés et touchants. Une émotion qui provient en partie des comédiens, tous remarquables de justesse, à commencer par la jeune actrice qui incarne Marielle, Laeni Geiseler, déjà si juste dans le magnifique Sound of Falling de Mascha Schilinski. Frederik Hambalek évoque avec subtilité l’écroulement des modèles, d’abord dans les yeux de Marielle : son regard reflète les ressorts classiques du coming of age, où les figures parentales, autrefois idéales, s’effritent graduellement. Elle les juge violemment, mais ne s’aperçoit pas que cette transformation se résume à un seul mot : grandir.

 La Gifle : Photo

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Plus rare en revanche est la manière dont Hambalek s’attache aux angoisses des adultes, confrontés à l’idée qu’ils ne peuvent plus incarner des modèles, ni pour leurs enfants ni pour eux-mêmes. Ils se retrouvent d’abord désemparés face à leurs petites lâchetés, les petites culpabilités du quotidien, qu’ils commencent par nier avant de prendre finalement le chemin d’une forme d’acceptation de soi. Le jeu d’inversion est savoureux : ils réagissent d’abord envers leur fille comme des enfants pris en flagrant délit, s’exclament « j’ai rien fait ! ». Très loin de toute tentation moralisatrice chrétienne, le cinéaste exprime au contraire une forme de droit à l’erreur, à la faiblesse, au « péché », et même à une forme de laisser-aller charnel en rupture avec le puritanisme étouffant de nos sociétés contemporaines. Il s’agit juste pour l’humain de s’assumer un peu plus dans sa fragilité et son imperfection, soumis aux tentations et aux contradictions qui le définissent. Hambalek exploite cette idée d’une exigence trop grande envers nous-mêmes, cette nécessité de tout cadré, cloisonner, résoudre, comme si une simple gifle entre adolescentes devait systématiquement donner lieu à un débat, un débat, une leçon, une réponse. En cela La Gifle incite au lâcher prise, à l’écoute … et à l’amour.

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