Le nouveau film de Rodrigo Sorogoyen,présenté en compétition au Festival de Cannes, commence par une scène presque interminable dont on comprend qu’elle sera le motif qui travaille en profondeur le film : quinze minutes de conversation en champ contre champ serré entre un père et sa fille incapables de réellement se parler. Lui tourne autour des mots, plaisante, séduit, improvise ; elle encaisse, détourne, résiste faiblement. Tout est déjà là et le cinéaste joue avec l’horizon d’attente du spectateur qui projette déjà le film comme une tragédie de l’incommunicable, située quelque part entre Beckett et Lagarce. Mais El ser querido, trouve une porte de sortie grâce à l’amour paternel, qui, même arrivé trop tard, ouvre une fenêtre d’espoir et le jeu des acteurs permet d’échapper au drame familial à l’issue prévisible.
Tomás (Javier Bardem), un immense cinéaste espagnol, a refait sa vie avec une femme du même âge que sa fille Clara, jouée par Victoria Luengo. Il la rappelle pourtant à ses côtés pour travailler sur son nouveau film tourné dans les décors époustouflants de Galice. Geste de réparation peut-être. Ou, plus probablement, ultime tentative narcissique de transformer encore une fois les êtres aimés en matériau émotionnel alimentant la création de son nouveau film.
Sorogoyen filme admirablement cette ambiguïté du créateur. Tomás cherche l’émotion partout : dans les paysages, les acteurs, les souvenirs, les blessures familiales. Le cinéma, mis en abîme, est montré ici comme nune machine à absorber les vies intimes. On pense à Huit et demi (Federico Fellini, 1963) ou au Dolor y gloria (Pedro Almodòvar, 2019) : mêmes hommes vieillissants et en panne d’inspiration découvrant que leur œuvre s’est peut-être construite sur une série d’abandons affectifs. Le film évoque encore Sonate d’automne (Ingmar Bergman, 1978) : mêmes dialogues impossibles entre parents et enfants, même cruauté involontaire des êtres qui s’aiment mal. Mais Sorogoyen y ajoute quelque chose de très actuel : cette idée que le narcissisme artistique peut devenir une forme sophistiquée d’abandon.
Le film trouve surtout sa force dans le visage de Bardem. Sorogoyen le filme en très gros plans bouleversants. Ses yeux fatigués deviennent des paysages traversés de honte, de lucidité tardive et d’amour maladroit. Rarement l’acteur aura été filmé avec une telle vulnérabilité. Quelque chose se fissure lentement dans ce corps encore puissant : la découverte brutale du temps perdu, la tendresse, la compassion, le regret.
Face à lui, Victoria Luengo est magnifique d’émotion retenue et de fragilité quasiment aérienne. Observée par son père, sa silhouette frêle découpée sur les ocres des paysages de sable, produit une émotion bouleversante liée aux conséquences de l’abandon. Clara semble avoir depuis longtemps intégré le fait que son père aimerait toujours ailleurs : que ce soit dans ses films, dans ses actrices, dans l’image qu’il se fait de lui-même. Le film évolue ainsi moins vers une rédemption ou une réconciliation que vers une lente prise de conscience réciproque.
La grande réussite d’El ser querido tient à son déplacement progressif. Le cinéma de Sorogoyen, habituellement tendu vers l’explosion — comme c’est le cas dans Que Dios nos perdone (2016) ou As bestas (2022) — ralentit ici considérablement. Longues scènes de plateau, silences, répétitions, fatigue des corps : la violence devient entièrement affective.
Le tournage en Galice, superbement filmé par le directeur de la photographie Álex de Pablo, baigne dans une lumière humide et grise où les paysages semblent eux-mêmes chargés de mémoire. Le montage d’Alberto del Campo laisse durer les hésitations et les regards jusqu’au malaise. Quant à la musique discrète d’Olivier Arson, elle agit comme une vibration intérieure, comme la pulsation de cet amour, plutôt que comme accompagnement dramatique.
Ce qui reste finalement du film : quelques scènes dialoguées qui paraissent un peu écrites, notamment au début; même si cette parole excessive appartient profondément au personnage de Tomás : homme ayant probablement passé sa vie à parler au lieu d’aimer ; le visage d’un père comprenant soudain que le talent, le désir ou le charisme ne remplacent jamais le temps réellement donné à ceux qu’on prétend aimer ; la force et la fragilité de la fille, sacrifiée et glorifiée à l’autel de la toute-puissance du père.
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