Ulya raconte l’incroyable destinée d’Ulya Semjonova, fille de ferme gigantesque, propulsée au rang de star du basketball en Lettonie pendant la période de l’occupation russe. Née dans une communauté russophone très fermée, celle des Vieux-Croyants, elle s’est finalement imposée comme un symbole patriotique pour tous les Lettons.
Son réalisateur nous a accordé un entretien lors du Festival de Cannes, le 22 mai.
-Commençons avec le contexte. Pouvez-vous nous parler de la genèse du film ? Un carton final explique que votre acteur principal, Karlis Arnolds Avots, a écrit le premier jet du scénario. Comment cela s’est-il passé ensuite ?
-En fait, ça a commencé avant. Quand je suis devenu le directeur artistique du Dailes Teãtris, j’ai cherché de nouveaux acteurs. J’ai vu Karlis et je lui ai demandé de rejoindre notre troupe. Il venait de finir son école et avait déjà un contrat avec un autre théâtre. Dès notre première rencontre, il a mentionné ce rêve de jouer Ulya au théâtre. C’était une idée intéressante et je l’ai acceptée pour le convaincre de nous rejoindre. Il est venu, on a commencé à travailler ensemble. Mais on n’a finalement pas fait cette pièce. Et puis on a tourné January ensemble et j’en suis venu à l’idée qu’Ulya pourrait être un film. Au théâtre, vous savez, le fait qu’un homme joue un rôle de femme s’est toujours fait. Au cinéma, c’est presque impossible, et c’est ça qui m’a vraiment donné envie. Karlis était vraiment passionné par le sujet. Il a fait beaucoup de recherches, a rencontré des gens, et à partir de ce très riche matériau, mes collaborateurs en Estonie, mes co-scénaristes Andris [Feldmanis] et Livia [Ulman] ont développé le script. Bien sûr, j’avais entendu parler d’Ulya Semjonova, je savais qu’elle venait de la même région que moi. Je filme toujours dans cette région de Latgale. Ces gens sont les miens. Cela m’a aussi permis de parler des Vieux-Croyants, une minorité religieuse. Et puis l’action se passe en 1964, l’année où mes parents se sont rencontrés. Mon père était photographe amateur et j’ai beaucoup de photos en noir et blanc de cette époque, de la région du Latgale comme de Riga. Beaucoup des images du film proviennent des photos de mon père.
-Une des premières scènes montre la famille prenant la pose pour une photo, avec le photographe qui doit se reculer parce qu’Ulya sort du cadre tant elle est grande.
-Oui, j’ai utilisé cette scène parce qu’elle permet de comprendre immédiatement quel est le sujet du film.
-Et le choix du noir et blanc vient de ces photos également ? D’ailleurs je devrais plutôt dire des noirs et blancs, car il y a des textures différentes, plus ou moins précises, ouatées.
-Le noir et blanc a été choisi pour des raisons historiques mais aussi parce que nous voulions être très ascétiques pour montrer la modestie des origines d’Ulya. La couleur nous a très vite apparu comme inadéquate. Et en plus du noir et blanc nous avons choisi un format qui mettait en valeur la verticalité. On voulait vraiment saisir la façon dont elle pensait et c’est pour ça qu’on a choisi ce que nous appelions entre nous cette « caméra bizarre ». C’est une trouvaille d’un étudiant de Wojciech Staron, mon chef opérateur, qui est professeur à l’école de Lodz, et ça m’a vraiment plu comme façon de montrer le paysage intérieur d’Ulya, ses sentiments. On ne voulait pas être des observateurs objectifs mais entrer dans son esprit. Alors oui, on a utilisé deux formats différents.
-Est-ce que vous vouliez aussi rendre hommage aux tout premiers films ? Les dialogues sont ténus et tout se joue dans les corps, les gestes – par exemple quand elle apprend à jouer au basket- à la façon dont le corps s’inscrit dans le cadre.
-Oui, nous sommes des admirateurs des Classiques. Oui, bien sûr. Et c’est vrai qu’il y a peu de dialogues. On essaie de trouver la poésie des gestes, des mouvements. Dans le film, vous savez, c’est un vrai coach qui lui explique comment jouer. Ce qu’on voulait montrer surtout, c’est le geste et le travail. Elle a beaucoup travaillé. Elle ne connaissait pas le basket : à l’époque soviétique, on mettait des annonces dans la presse et on venait recruter dans les campagnes ! Elle était si grande qu’elle a immédiatement attiré l’attention. Mais bien sûr elle est devenue une athlète d’exception. Elle avait ça en elle.
–Oui, il semble que vous filmiez quelque chose de l’ordre de la vocation. Le film est traversé par une imagerie religieuse très forte. Ulya est habitée, tout comme l’acteur qui l’incarne d’ ailleurs. C’est très visible dans les gros plans sur son visage, son sourire, presque extatique par moments.
-C’est une direction possible mais je ne veux pas en donner trop : vous le lisez comme vous le voulez. Pour moi, le fait religieux est toujours très intéressant. Cette culture des Vieux-Croyants est unique ; c’est une communauté assez fermée. Normalement, on ne peut pas tourner dans les chapelles que nous avons filmées. Et bien sûr, cela tend à disparaître, comme partout. Mais oui, c’est un destin, une vocation. Sans le basket, elle n’avait aucune chance de devenir quelqu’un. Elle serait restée à la ferme.
-Elle n’y a pas l’air malheureuse dans le film.
-C’est vrai. Mais Ulya n’est pas seulement très grande. Elle a aussi ce tempérament, cette âme de championne, ce charisme. Elle était faite pour quelque chose de plus grand, dont elle ne savait rien. Quand on est venu la chercher, c’était bien sûr un arrachement. Elle perdait un paradis perdu où elle était aimée, entourée. C’est une histoire incroyable mais c’est vrai que ce coach letton est venu la chercher dans son village. Franchement, je n’aurais jamais mis ça dans un scénario si ce n’était pas la stricte réalité. Ils se sont vraiment battus pour elle : les Lettons, les Russes. Il y a beaucoup de strates dans cette histoire. Quand elle est arrachée à sa communauté pour aller à Riga, c’est une autre planète. Et une autre langue: à cette époque, dans les minorités russes comme celle d’Ulya, on ne parlait pas le letton. Mais elle l’a appris. Ça ne se faisait pas à l’époque. Cela signifiait beaucoup pour les Lettons. Pour elle aussi : elle était très patriote.
-Est-ce pour cela que le film s’ouvre sur une poésie lettone que l’on retrouve ensuite ?
-C’était important de commencer par cette langue avant de découvrir qu’elle parle russe dans sa famille. Mais c’est aussi une sorte de voix intérieure et une prémonition parce qu’en effet, cette poésie revient lorsqu’elle est en passe de devenir une star pour tout un peuple.
-Grâce à cet accent sur les langues, le paysage intérieur, vous évitez le biopic et la success story.
-Oui. C’était important de faire un film sur elle, mais sur chacun de nous, car nous avons tous ce grand monstre en nous qui fait qu’on ne se sent pas accepté, aimé. C’est surtout vrai pour les jeunes. Et puis, de toute manière, on ne sait pas grand-chose d’elle. C’était une diva en fait. Un sacré caractère. Je l’ai rencontrée deux fois mais c’était difficile d’entrer en contact avec elle. À la fin, elle ne sortait plus de chez elle. Je voulais la filmer pour la fin mais ça n’a pas été possible.
-A-t-elle vu le film ?
-Non. Je l’admire beaucoup mais ce film est vraiment une projection, un fantasme. Elle n’aurait pas forcément aimé. Je ne suis pas sûr qu’elle comprenne et goûte cette approche artistique. Elle avait un album avec pas mal de documents mais on cherchait autre chose. On voulait ne pas la traiter comme elle l’a été par la presse à sensation. On a cherché la poésie.
-J’ai beaucoup pensé à L’Albatros de Baudelaire en voyant ses grands bras qui menacent constamment de déborder du cadre et qui trouvent leur utilité et la beauté du geste dans le basket.
-Intéressant! Il faut que je le lise. J’aime la poésie. À l’époque de l’occupation soviétique, on lisait beaucoup de poésie en letton. Mes parents en particulier, ça les rattachait à leur peuple, leur langue. Le langage du cinéma se rapproche beaucoup de celui de la poésie. Il plonge dans les âmes, leurs tempêtes, leurs déserts.

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