Avec La Vie d’une femme, présenté en compétition au Festival de Cannes, Charline Bourgeois-Tacquet quitte l’énergie sentimentale des Amours d’Anaïs (2021) pour un récit plus ample consacré à une femme de cinquante-cinq ans qui continue à désirer, travailler, aimer et se transformer dans une société qui préfère souvent invisibiliser les femmes de son âge.
Gabrielle, interprétée par Léa Drucker, est chirurgienne maxillo-faciale et cheffe de service dans un hôpital public. Entre les opérations, les réunions, sa mère vieillissante Arlette (Marie-Christine Barrault) et son mari Henri (Charles Berling), elle organise une existence entièrement structurée par le soin. Elle n’a jamais voulu d’enfant, et le film ne cherche jamais à faire de ce choix un manque ou une blessure à réparer.
L’équilibre se fissure lorsque son assistant Kamyar (Laurent Capelluto) quitte l’hôpital public pour une clinique privée. Ce départ révèle l’usure d’un système où la vocation se heurte aux contraintes administratives et au manque de moyens. La rencontre avec Frida (Mélanie Thierry), romancière venue observer le service pour préparer un livre, déplace progressivement le récit vers une autre forme de trouble. Bourgeois-Tacquet filme cette relation par glissements successifs plutôt que par ruptures. Frida apparaît moins comme une tentation amoureuse que comme l’ouverture d’une possibilité nouvelle dans une vie jusque-là parfaitement ordonnée. La réalisatrice explique avoir voulu écrire « une femme qui ne se soit pas uniquement construite dans l’amour ou la maternité, mais aussi dans le travail ».
Cette idée donne sa cohérence à l’ensemble du film. Gabrielle n’est ni une héroïne sacrificielle ni une femme en crise. Léa Drucker lui prête une autorité calme, forgée par l’exercice quotidien de son métier. Ayant observé une chirurgienne maxillo-faciale pour préparer le rôle, elle restitue avec précision les gestes du bloc opératoire et la concentration qu’ils exigent. Le soin devient ici une manière d’être au monde.
Le personnage d’Henri bénéficie lui aussi d’un traitement nuancé. Charles Berling en fait un homme qui voit sa femme s’éloigner sans savoir comment accompagner ce déplacement. Mélanie Thierry apporte à Frida une présence mouvante et libre, traversée d’élans contradictoires. Bourgeois-Tacquet dit avoir recherché chez elle quelque chose de « sauvage » autant que de doux.
Le film aborde également le vieillissement féminin avec une rare simplicité. Gabrielle découvre pour la première fois une histoire d’amour avec une femme. Cette relation est filmée sans manifeste ni démonstration. « Si je n’avais pas eu envie de filmer cette sensualité, j’aurais fait un documentaire », expliquait la réalisatrice à Cannes. Dans un cinéma qui associe encore souvent les femmes de plus de cinquante ans au regret ou à l’effacement, La Vie d’une femme choisit au contraire le désir, la curiosité et la possibilité du changement.
Le film s’inscrit dans une filiation française qui va d’Éric Rohmer à Nicole Garcia. De Ma nuit chez Maud (Éric Rohmer, 1969), Bourgeois-Tacquet retrouve le goût des conversations et des hésitations sentimentales. De Nicole Garcia, notamment Place Vendôme (1998) ou Mal de pierres (2016), elle partage l’attention portée à des femmes dont la vie affective demeure active bien au-delà des récits habituels du vieillissement. Pourtant, le regard reste très personnel. Tout est ramené à l’expérience d’une subjectivité féminine arrivée à un âge rarement placé au centre du récit.
La photographie de Noé Bach privilégie les lumières douces, les couloirs d’hôpital, les appartements habités et les visages. Le montage de Clément Pinteaux laisse aux scènes le temps de se déployer. Plans-séquences, déplacements dans les services hospitaliers et conversations interrompues composent une mise en scène discrète, attentive aux gestes plus qu’aux effets.
L’apparition d’Erri De Luca dans son propre rôle ouvre enfin le récit vers un horizon plus contemplatif. Entre littérature, montagne et retrait, il apporte une gravité sereine. Son regard sur Gabrielle éclaire le projet du film tout entier. Elle apparaît autant comme une femme que comme une citoyenne qui tente encore de maintenir ensemble les fils d’un monde fragilisé.
Si le chapitrage paraît parfois superflu et certaines transitions un peu programmatiques, La Vie d’une femme impressionne par la justesse de ses situations et de ses interprètes. Charline Bourgeois-Tacquet filme une femme de cinquante-cinq ans sans la réduire à la maternité, au sacrifice ou à la mélancolie. Le film rappelle simplement qu’il n’existe aucun âge où le désir, le travail et la transformation devraient cesser.
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