Dans son ouvrage capital Surveiller et punir (1975), Michel Foucault liait, par leur façon d’organiser de façon identique l’organisation et la discipline qui les régissent, les systèmes éducatif et carcéral. La Détention, documentaire passionnant de Guillaume Massart programmé dans la catégorie ACID du Festival de Cannes 2026, cumule les deux systèmes pour n’en faire plus qu’un, s’attelant à filmer une année d’apprentissage et de démarrage dans le circuit professionnel d’une cohorte d’élèves de l’Ecole Nationale de l’Administration Pénitentiaire (ENAP) située à Agen. Et le film de montrer le rapport finalement assez conflictuel de ces néo-gardiens de prison avec la loi et les règlements, agissant tout autant avec soumission envers leurs formateurs qu’ils se trouvent témoins d’une certaine forme d’anarchie une fois sortis des murs de l’école pour entrer dans ceux de pénitenciers dissimulant au regard public leurs propres manquements.

La cohorte des élèves au complet (©Triptyque Films)
Soumission dans un premier temps, donc. La première séquence semble de ce point de vue probante : un formateur, raide comme la justice, fait entrer les élèves frais émoulus du concours dans sa salle de classe, et leur annonce dès la première minute qu’il souhaite qu’ils fassent cours, prennent leurs notes, écoutent ses propos… debout. Et les élèves de ronchonner dans leur coin respectif mais de s’exécuter. Le professeur leur demande alors ce qu’ils pensent de cette règle du jour : personne ne répond vraiment spontanément, avant d’évoquer timidement frustration voire colère. Ses questions mènent à ce constat finalement inquiétant : aucun élève n’ayant lu le règlement intérieur de l’ENAP, chacun d’entre eux, ravalant ses sentiments, se soumet sans remise en cause de l’ordre, que celui-ci soit justifié ou absurde. En une séquence d’ouverture assez saisissante, La Détention donne le la de ce que sera la pédagogie au sein de l’école (même si la majorité des enseignants s’avèrent vraiment bienveillants), montrée durant le premier gros tiers de ce film assez long, qui prend le temps (2h12) : application des règles, respect des procédures. Obéissance. Sans tomber, bien entendu, dans le pire de la martialité que met en scène Stanley Kubrick dans la première partie de Full Metal Jacket (1987), nous voyons cependant à l’oeuvre une forme de conditionnement d’individus devant faire corps, et devenant d’emblée, dès la première séquence du documentaire de Massart, des rouages d’un système huilé, mettant instinctivement au ban leurs émotions.
Une fois placé en stage en maison d’arrêt, disséminés sur l’ensemble du territoire métropolitain, les élèves de l’ENAP voient se dresser une autre muraille que celle les enfermant avec les prisonniers, d’ordre plus existentielle à l’échelle de la profession à laquelle ils se forment : comment appliquer les notions théoriques abordées en classe dans une pratique qui ne laisse pas d’autre choix que de s’adapter à la population d’une prison, quelle qu’elle soit ? Comment faire cohabiter le « rang » (pour reprendre l’un des termes foucaldiens), la discipline et son application inculquées dans leur formation, avec le désordre organisationnel d’une maison d’arrêt, rendu possible par son invisibilisation aux yeux de tous (ou presque) ? L’intelligence de La Détention se trouve justement dans son dispositif : jamais Guillaume Massart ne pose un seul des pieds de sa caméra dans l’espace pénitentiaire, axant son point de vue sur les ressentis, les témoignages des geôliers en herbe vivant plus ou moins bien leur démarrage dans un métier par essence fantasmé puisque exercé à l’abri des regards. Les mots posés sur ce réel dé-fantasmé, répondant aux questions des formateurs au sein de l’ENAP, le rendent d’autant plus violent.

En formation (©Triptyque Films)
En effet, au-delà de certains discours habituellement entendus et profondément poujadistes (« Les coupables qui vont en prison sont logés et nourris gratuitement avec l’argent des impôts, et en plus ils ont la télé ! », pour aller vite), une réalité règne : l’incarcération est une contrainte, et la prison un lieu de violence, tant pour les détenus que pour leurs gardiens. Un lieu à y réfléchir véritablement paradoxal : des agents assermentés de la fonction publique doivent faire appliquer la loi et le règlement d’un espace où sont enfermés des individus ayant pour caractéristique principale de ne pas avoir su respecter ladite loi, ceci à l’abri des regards extérieurs ; un antagonisme de deux forces distinctes se crée alors : lorsque deux mondes s’affrontent en autarcie triomphe la loi du plus fort. Résultat : pour garder le contrôle des individus et faire respecter le règlement, le fonctionnaire assermenté sera mené à piétiner la loi et sa déontologie. L’espace carcéral, visant à punir les hors-la-loi, se caractérise donc comme une zone de non-droit, où détenus et gardiens deviennent la même population homogène. Les stagiaires, de retour dans le giron de l’école, de témoignage en témoignage d’expériences professionnelles et d’observations personnelles, permettent de lever le voile sur cet aspect terrible. Jeunes pousses idéalistes, encore bercés des illusions de leur formation théorique, ils se retrouvent très vite face à un constat désarmant : ils déraperont. Ils violenteront les détenus. Ils bafoueront la loi. Les autres, expérimentés, le font bien ; pourquoi pas eux ne le feraient-ils pas ? Ils en sont encore frappés et choqués (un stagiaire parlant du malaise qu’il ressentit lorsqu’il fut témoin d’un vol de cigarettes de détenus par ses collègues), mais cela affleure tout de même dans leur propos, deux ou trois d’entre eux parlant déjà de moments où, pourtant à peine modelés par le système, ils ont failli s’affronter physiquement avec des détenus. La violence crée de la violence, de plus en plus généralisée dans la vase clos carcéral.
Se crée alors un autre antagonisme, opposant les gardiens expérimentés et rompus à un système anarchique situé dans l’angle mort de la société (car après tout, qui se préoccupe vraiment de ceux qui sont punis pour avoir enfreint la loi ?) et ceux qui entrent dans le métier avec des idéaux républicains difficiles à concilier avec ce monde progressivement dé-légiféré. En cela, ces jeunes femmes et hommes peuvent évoquer le personnage de bacqueux candide incarné par Damien Bonnard dans Les Misérables de Ladj Ly (2019), oeil-témoin du fonctionnement d’un lieu sans règles et isolé du monde (les cités de Montfermeil, où tout regard extérieur est proscrit), et où les policiers deviennent les garants d’un système dérèglementé, faisant arbitrairement comme des shérifs dans un farwest de béton. Si on peut soupçonner Ladj Ly d’orienter idéologiquement son propos, les divers témoignages de La Détention s’avèrent cependant le corréler d’une façon troublante. De ce point de vue, un aspect du documentaire s’avère primordial : une jeune stagiaire, omniprésente durant tout le premier tiers du film, disparaît subitement, comme tombée dans les abîmes du montage et de ses ellipses. Sa dernière apparition concerne le récit de ses premiers jours dans une prison où elle déclare, la voix tremblante, qu’elle a été menacée de mort par trois de ses collègues. Son évanouissement du film n’est pas anodin : Guillaume Massart n’ en est en rien responsable ; la jeune femme a moins été eliminée par le film que par un système en vase clos refusant le potentiel assainissement de son fonctionnement incarnée par une jeune stagiaire idéaliste.

Instants de témoignage (©Triptyque Films)
La dernière séquence du film rejoint la première : soumission à l’ordre. Sous une pluie diluvienne, dans le cadre d’une discipline militaire, on refuse aux stagiaires validant leur titularisation de porter un vêtement imperméable qui les protègerait des intempéries. Alors que tout le monde se fait tremper par les cordes qui tombent du ciel retentit la Marseillaise. Les élèves sont tout autant soumis qu’au début, acceptent bon gré mal gré les ordres absurdes qu’on leur impose, mais le documentaire a pendant plus de deux heures désamorcé la duperie du système : à l’innocence des débuts s’est substituée une amertume tenace face aux enjeux de ce métier aussi important que frappé du sceau d’une ingratitude autorisant presque la violence du pouvoir policier, elle-même sous l’égide de la France (la Marseillaise finale). Documentaire aussi brillant que complètement désabusé, héritier français des dispositifs wisemaniens (le film montre, capture les instants sans commenter le moins du monde) permettant d’entrer dans ce monde ordinairement verrouillé, La Détention éblouit artistiquement tout autant qu’il laisse poindre le caractère anxiogène du fonctionnement des institutions.
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