Le matin du 12 janvier 2015, dès le lendemain de la grande marche républicaine en réaction aux attentats qui ont secoué la France les 7, 8 et 9 janvier 2015, Ana Dumitrescu se réveille avec l’envie et la nécessité de devoir faire un film sur « l’après Charlie ». Autrefois grand reporter-photographe, la réalisatrice développe, au gré de ses reportages, une réflexion sur l’image et l’histoire en évoquant plus particulièrement les marginaux, les exclus de la société. Après avoir travaillé pour l’agence Gamma-Rapho et le magazine National Geographic, elle se tourne vers le documentaire. « En 2010 il devenait de plus en plus difficile de vendre une photo en presse à un prix permettant même de survivre », se souvient Ana Dumitrescu. « Le métier de photo-journaliste a été littéralement tué. Au même moment, les premiers appareils photos numériques qui filmaient sont apparus. La bascule s’est faite à ce moment là. » Ainsi, son premier long métrage documentaire, Khaos, les visages humains de la crise grecque, confirme en 2012 sa tendance à mettre le doigt là où ça fait mal en mettant les accidentés de la vie sur le devant de la scène.

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De crise, il en est aussi question avec Même pas peur. Un malaise moral et intellectuel que Ana Dumitrescu expose à travers un portrait de la politique et de la société françaises actuelles. Son deuxième long métrage dénonce les discours qui les gangrènent et les conséquences qui peuvent en découler. « J’étais convaincu que le débat serait dévoyé », explique-t-elle, « et qu’il deviendrait un enjeu aux mains des politiques. J’ai voulu faire entendre un autre son de cloche. » Comme Yves Boisset en 1975 avec Dupont Lajoie, la réalisatrice illustre la théorie du bouc émissaire : l’étranger, celui qui ne fait pas partie du même cercle, est désigné comme le responsable de tous les maux de la planète. « J’étais parti sur l’articulation de la peur de l’autre et du lendemain. J’avais aussi le titre qui s’était imposé à moi. Pour moi, la peur de l’autre qu’on génère dans le discours ambiant, c’est l’arbre qui cache la forêt d’une situation économique désastreuse. » Armée de sa caméra et de ses convictions, Ana Dumitrescu mène l’enquête et va à la rencontre d’artistes et d’intellectuels pour évoquer le climat délétère d’une France de plus en plus tentée par le repli identitaire, par le rejet de l’autre, de celui qui est différent. Même pas peur dépeint un pays dans lequel règne une certaine confusion idéologique, où il ne fait pas bon être musulman et où porter le voile suscite la suspicion. « Le film est une réponse à la manipulation politique », raconte la réalisatrice, « les personnes travaillant sur le sujet sont les plus amènes à expliquer le fonctionnement. C’est un film à froid où je ne joue pas sur le registre émotif. Il fallait une analyse. » 

Sous la forme d’un enchaînement d’interviews de différentes personnalités, le film peut rebuter, inspirer l’ennui ou paraître difficile à ingérer. Pourtant, l’intérêt ne faiblit jamais grâce à une narration au rythme soutenu, les propos se liant les uns aux autres avec logique et pertinence. « J’ai filmé et monté en même temps et, dès que je me trouvais face à une problématique intéressante, je cherchais la personne pouvant y répondre », relate Ana Dumitrescu. « En montant au fur et à mesure j’ai pu choisir les bons intervenants. Un espèce de puzzle s’est construit et c’est la raison pour laquelle le film est aussi fluide. » Divisé en plusieurs parties bien distinctes, mais s’imbriquant parfaitement les unes avec les autres, le film s’avère parfaitement lisible et cohérent, animé par l’énergie et la probité de sa réalisatrice.

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Surtout, ce qui fait la force et l’intérêt de Même pas peur est cette volonté, peu traditionnelle dans le cinéma français, de s’approprier l’histoire immédiate, de la réfléchir ensemble en invitant le public à débattre, à penser l’évolution du pays. Ana Dumitrescu, malgré le constat pessimiste des intervenants de son film, désire pouvoir changer les choses. Pour autant, Même pas peur n’entre pas dans la catégorie des films de propagande : aucune idéologie n’y est exaltée, les arguments sont posés sans dogmatisme.

Réalisé en six mois, ce documentaire s’inscrit parfaitement dans la démarche du cinéma guérilla. « Le cinéma d’urgence est finalement un cinéma qui a toujours existé », raconte Ana Dumitrescu. « On peut citer René Vautier. Les normes ont tués ce cinéma-là et, finalement il réapparaît sous une autre forme qu’on va nommer guérilla, le cinéma de ceux qui veulent filmer coûte que coûte. » Une manière de faire des films qui présente l’avantage d’être très éloignée de toute contrainte ou pression financière, donnant à l’auteure une liberté d’expression totale.

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Seule maîtresse à bord, Ana Dumitrescu cadre, fait les interviews et le montage. Avec un faux cinémascope, des plans serrés et des contre-jours, elle adopte une forme sobre que ne renierait pas un socialiste adepte de l’austérité. Avec ce dispositif ascétique, s’exprime le refus du spectaculaire, de la forme qui prendrait le pas sur le fond. « Le film reste très photographique », déclare la réalisatrice. « J’ai voulu une certaine proximité avec les intervenants, d’où les cadres rapprochés. J’ai beaucoup joué sur l’ombre et la lumière naturelle, sans aucun ajout de lumière artificielle. J’ai voulu aussi intégrer des dessins pour renvoyer à la liberté d’expression qui a été au coeur du mois de janvier. » La direction de la photographie ancre le film dans une réalité où tout est en demi-teinte, à l’encontre des discours manichéens et clivants des politiques.

Des extraits de journaux télévisés volontairement déformés, comme lors d’une mauvaise réception, révèlent des messages brouillés, confus, pris dans un flux d’informations constant. À l’image de ces plans nocturnes d’autoroutes et du périphérique sur lesquels circule une profusion de véhicules, renvoyés à de simples silhouettes identiques, interchangeables. Dans les semaines qui ont suivies les attentats de janvier, la pensée politique est devenue binaire, paranoïaque, voulant imposer une unique ligne de conduite. Difficile ensuite de ne pas penser à ces paroles tenues par George W. Bush lors d’un discours le 1er novembre 2001 : « Soit vous êtes avec nous, soit vous êtes contre nous. »

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Sous son titre aux airs de défi, Même pas peur s’avère finalement effrayant quant à l’avenir du paysage politique français. « Ce mot à connotation enfantine, comme « même pas mal » relève au final d’une vraie peur sous-jacente. Il sonne comme un bouclier contre l’inadmissible. Il est important de mettre des mots sur nos peurs avant qu’elles ne deviennent fantasmagoriques. Il est donc question ici d’externalisation, afin d’affronter les problématiques de front », conclue Ana Dumitrescu.

Propos recueillis le 30 septembre 2015 via e-mail par Thomas Roland.

 

Même pas peur

(France – 2015 – 100min)

Écriture, réalisation, image, montage : Ana Dumetriscu

Son et montage son : Jonathan Boissay

Dessins : Nawel Louerrad, Halim Mahmoudi, Cédric Liano

Intervenants : Ashkenaton, Jean Baubérot, Laurence Blisson, Gilles Boite, Hernán Carvajal-Cortés, Monique Chemillier-Gendreau, Benjamin Coriat, Jean-Pierre Garnier, Nikos Graikos, Didier Heiderich, Olivier Le Cour-Grandmaison, Halim Mahmoudi, Natalie Maroun, Samia Orosemane, Michel Setboun, Mirna Safi, Dominique Thewissen, Alain Touraine, Odon Vallet, Yannis Youlountas.

Sortie en salles, le 7 octobre 2015.

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La bande-annonce.

Le site de Ana Dumitrescu.

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