Le cinéma de Na Hong-jin a toujours eu quelque chose d’incontrôlable. Dans sa violence et dans sa manière de laisser les films dériver vers des zones d’excès où le récit paraît sur le point de se dissoudre sous sa propre intensité et sous la profusion du décor. The Chaser (2008) transformait le thriller en course nerveuse épuisante ; The Yellow Sea (2020) faisait du monde un territoire de poursuite sans fin ; The Wailing (2026) ouvrait le polar au chaos métaphysique. Avec Hope, présenté en compétition au 79e Festival de Cannes, le cinéaste pousse cette logique jusqu’à une forme de saturation quasiment hallucinatoire. Le film ne raconte pas seulement une catastrophe, il devient lui-même un organisme contaminé par le chaos.
Le point de départ paraît pourtant relativement simple. Près de Hopo, village portuaire situé près de la frontière nord-coréenne, une charogne de boeuf est retrouvée sauvagement mutilée par des griffes gigantesques. Les habitants pensent d’abord à un animal sauvage, peut-être un tigre. Puis le réel commence lentement à se désagréger : destructions de bâtiments, disparitions, morts violentes de villageois détournent de cette piste et poussent le policier sur les traces de la créature. Un braconneur dit avoir vu quelque chose apparaître dans la forêt. Une troupe part à la recherche de monstres fantastiques avec force courses poursuites, mutations organiques, créatures extraterrestres…
Très vite, Hope cesse d’obéir à toute logique narrative identifiable. Le film devient une immense et interminable course-poursuite cosmique et virtuose où humains, monstres et forces inconnues courrent les uns derrière les autres pendant près de trois heures sans jamais atteindre le moindre point de repos. Le film devient créature fantastique renvoyant à et revoyant tous les clichés du cinéma avec un humour décapant.
Ce qui fascine le plus dans Hope, ce n’est pas d’abord sa démesure destructrice. C’est la richesse délirante de sa première partie. Rarement un blockbuster contemporain aura construit un décor avec une telle densité physique. Hopo devient immédiatement l’un des grands espaces de cinéma de ces dernières années : marché au poisson dégoulinant de filets et d’humidité, ruelles labyrinthiques encombrées de déchets, maisons surchargées d’objets, garages bricolés, restaurants de fortune, déchetteries ouvertes sur la mer. Tout semble avoir été accumulé pendant des décennies dans cette ville-port devenue organisme vivant, ou immense bric à brac, balayé en une fraction de seconde par l’irruption tonitruante du monstre.
La direction artistique de Lee Hwo-kyoung accomplit ici un travail stupéfiant. Chaque plan déborde de détails, de matières, de textures qui évoquent les villes-mondes de Hayao Miyazaki, la densité organique de Blade Runner (Ridley Scott, 1982) ou même aux décors grouillants du cinéma de Bong Joon-ho. Mais Hopo possède quelque chose de plus sale, de plus archaïque : un monde déjà saturé de lui-même avant même l’arrivée des monstres. Cette saturation produit l’un des plus beaux effets du film. Le chaos extraterrestre paraît surgir d’un univers qui semblait déjà en déséquilibre permanent.
Le premier monstre, qui correspond à une première partie dans ce projet sériel, participe pleinement de cette réussite. Immense créature organique traversant la forêt comme une masse préhistorique mutante, il évoque à la fois le xénomorphe d’Alien, des robots Transformers capables d’adopter plusieurs apparences, les mutations biologiques de David Cronenberg et certaines créatures chamaniques de The Wailing. Mais surtout, ce monstre possède une matérialité impressionnante. Malgré les CGI parfois inégaux, Na Hong-jin filme cette créature avec un vrai sens du poids, de la texture, de la viscosité.
La forêt, dans ce qui pourrait correspondre à un deuxième volet du film devient alors un second labyrinthe magnifique : végétation humide, brouillard, racines, cavités, matières organiques où la créature semble se fondre comme si elle appartenait secrètement au paysage depuis toujours. Puis le film bifurque insensiblement, abandonnant la première créature et ses possibles homologues décrits par souvenir et imagination par l’un des personnages blessé dans le chaos.
La deuxième partie introduit en réalité d’autres formes extraterrestres beaucoup plus humanoïdes, interprétées notamment par Michael Fassbender, Alicia Vikander et Taylor Russell. En réalité, en suivant la troupe progressant dans la forêt, quelque chose se fracture alors dans le film. Ces créatures semblent appartenir à une autre espèce — ou peut-être à une évolution des premières formes organiques — mais Na Hong-jin refuse presque totalement d’expliciter cette discontinuité biologique. Le spectateur se dira qu’il a été trompé ou mené sur une fausse piste, par le point de vue interne du souvenir du bracconneur et de ses perceptions approximatives.
Ce flottement devient paradoxalement fascinant. Le film hésite entre plusieurs mythologies et Hope relève du récit d’invasion extraterrestre, de mutation évolutive, de contamination organique, d’apocalypse biblique ou encore de western cosmique. Les créatures humanoïdes de la seconde partie possèdent d’ailleurs quelque chose de profondément étrange. Elles sont moins monstrueuses que mélancoliques. Fassbender, surtout, traverse le film avec une tristesse opaque qui transforme progressivement l’invasion en tragédie cosmique.
Et autour d’eux gravite une galerie de personnages absolument invraisemblable. Na Hong-jin peuple Hope de figures grotesques, ridicules, faillibles, sorties d’un étrange croisement entre les westerns italiens de Sergio Leone, les partitions d’Ennio Morricone et les losers magnifiques des frères Joel Coen et Ethan Coen dans Fargo. Le chef de police joué par Hwang Jung-min semble constamment dépassé par les événements ; les chasseurs improvisés ressemblent à une bande de bras cassés incapables de survivre plus de dix minutes dans un vrai film d’horreur ; les habitants de Hopo oscillent entre panique grotesque et héroïsme absurde.
Une seule figure semble réellement tenir debout dans ce chaos : la jeune policière incarnée par Jung Ho-yeon. Son personnage apporte au film une ligne morale fragile mais essentielle. Elle demeure la seule à regarder encore les événements avec une forme de lucidité humaine. Et puis surgissent les cavaliers. Magnifiques et presque irréelles apparitions sorties d’un autre cinéma, ces silhouettes traversant la forêt évoquent autant Zorro que des cow-boys fantomatiques venus sauver in extremis cette troupe de chasseurs pathétiques. Na Hong-jin ne les explique jamais vraiment. Leur apparition suffit pourtant à faire basculer Hope dans quelque chose de mythologique, comme si le film convoquait soudain des archétypes de western pour affronter ses monstres extraterrestres.
Visuellement, Hope relève d’une expérience de débordement absolu. Le montage de Kim Sun-min semble constamment prêt à perdre le contrôle du récit lui-même. Certaines séquences donnent littéralement l’impression que le film fracasse son propre cadre, comme si la destruction massive contaminait jusqu’à la structure du cinéma.
Tout cela est évidemment excessif. Certaines scènes s’étirent jusqu’à l’épuisement, mais c’est peut-être précisément cela qui rend Hope si singulier aujourd’hui : la sensation rarissime de voir un blockbuster accepter de devenir monstrueux lui-même. Comme si Na Hong-jin avait laissé son film muter librement sous nos yeux, jusqu’à faire exploser toute idée de mesure, de cohérence ou même de maîtrise.
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