Après une bien terne cérémonie d’ouverture marquée par cette surprenante Palme d’or d’honneur remise à Peter Jackson, il fallait espérer un film d’ouverture à la hauteur de l’événement. Et si l’on fait les comptes des années précédentes, la plupart ont échoué à la tâche (Partir un jour, Café Society, Jeanne du Barry, Coupez !). Mais c’était sans compter sur un Pierre Salvadori toujours aussi ingénieux, tortueux, brouilleur de pistes dans ce jeu de cache-cache amoureux. Vénus Électrique est une honnête et judicieuse ouverture de festival, avec cette pernicieuse idée que, derrière le rire et la farce, se cache toujours une magnifique histoire d’amour. Sans emballer la foule, cette comédie mortifère réussit le juste équilibre entre une légèreté bienvenue et son contrepoint : la pesanteur de la mort, de la disparition, et ses fantômes du passé qui contaminent un présent déjà marqué par les cicatrices. Pas déplaisant.

Mais, bien entendu, l’attente est tout autre à l’ouverture de la compétition officielle. Et ce sera avec Quelques jours à Nagi de Kōji Fukada. Dans la veine de son cinéma humaniste et délicat, Fukada interroge notre sens de la singularité à travers des quêtes identitaires aux visages multiples : celles de jeunes adolescents en pleine romance, d’une femme divorcée qui s’ouvre à un nouveau flirt, d’une autre encore confrontée à la déconstruction d’un lourd passé. Et, à travers ces introspections, il ausculte le poids du choix et de ses conséquences. Des conséquences amoureuses (séparation, orientation sexuelle), géographiques (l’hyperurbanisme tokyoïte face à l’isolement de la campagne de Nagi) qui pèsent sur les destinées. La place des corps est aussi primordiale : ces corps qui évoluent, se construisent et se déconstruisent au gré de leurs façonnements artistiques. Il y a ici le dessin, source de fantasme, la glaise, et le remodelage du visage par la sculpture. Dans cet agrégat de corps, de destins et de choix décisifs, Fukada épure jusqu’à son essence la primauté de la sincérité, de l’humanisme, du regard franc porté sur son passé. Il libère la vie sans l’enchanter artificiellement, mais en l’ancrant dans un réalisme qui nourrit et élève ; on y retrouve même une forme d’apesanteur, de fausse légèreté dans les destinées communes de ces personnages. Le film reste relativement mineur dans la filmographie pourtant dense de Fukada, mais ne laisse certainement pas insensible.

On enchaîne avec le second film en compétition officielle de cette première journée, La Vie d’une femme de Charline Bourgeois-Tacquet. Et c’est une réelle déception. Malgré une Léa Drucker qui se démène comme elle peut, le film se complaît malheureusement dans un portrait fade qui mélange tout : à la fois le poids carriériste de son personnage, son refus de la maternité, ou encore sa néo-bisexualité. Pire, il y a certainement derrière la démarche de Bourgeois-Tacquet la prétention d’immortaliser les traits d’une femme moderne, libre et débarrassée du poids patriarcal. Mais là où le film se fourvoie, c’est que les questions qu’il soulève paraissent déjà presque anachroniques. Pourquoi revenir sur son choix de ne pas avoir d’enfants alors que le sujet semble déjà tranché ? Pourquoi ne cesser d’appuyer sur son investissement professionnel au détriment de son engagement familial ? On pourrait rétorquer qu’il n’est jamais mauvais de rappeler certaines évidences, et qu’un rappel de bon sens n’est jamais inutile. Mais il y avait matière à aller bien plus loin, notamment dans les questions du polyamour, de la libération du couple, du non-engagement marital et maternel. Dès lors, cette histoire d’amour lesbienne naissante, comme ces trop nombreuses séquences hospitalières, finit rapidement par ennuyer et tourner en boucle autour d’une évidence qui n’apporte rien à son postulat initial. Il y a même une forme de retenue bourgeoise, bien-pensante, qui pèse considérablement sur l’épanouissement du film, lequel file, bien malgré lui, vers l’indifférence.

On passe ensuite à l’ouverture de la sélection Un Certain Regard, avec le très attendu Teenage, Sex and Death at Camp Miasma de l’électrisante Jane Schoenbrun (réalisatrice de I Saw the TV Glow en 2024). Et que c’est confus, chaotique : un imbroglio déroutant de mille idées à la seconde qui, malheureusement, s’entassent plus qu’elles ne s’agrègent. Un film naïvement généreux, mais dépassé par ses ambitions. Schoenbrun se détourne bien trop longuement vers le classicisme d’un slasher traditionnel — en hommage à ses lubies cinéphiliques sanguinolentes —, implante tout aussi maladroitement la thématique de la transidentité (malgré, là encore, l’excellente idée de ce serial killer hermaphrodite), et amuse finalement davantage lorsqu’elle pratique une autodérision bien sentie autour du wokisme-washing des producteurs américains. Malheureusement, l’ensemble est bourré d’incohérences et ressemble à un gribouillage d’enfant turbulent, déchaîné, incapable de faire acte de synthèse. Cela donne un joyeux foutraque, parfois jouissif, mais qui bascule systématiquement dans une forme illisible et épuisante. On aurait aimé fermer les yeux sur ses approximations et se laisser conquérir par cette furie, mais non : tout est entassé, et finit par asphyxier.
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