Six ans après Fortuna, le Lausannois Germinal Roaux est de retour avec Cosmos, le noir et blanc continue de l’accompagner, tout comme son attrait toujours vivace pour le contemplatif, le poids de la solitude et le déracinement ; il n’a ici rien perdu de son appétence dévorante pour un esthétisme léché, mais systématiquement au service d’un cinéma humaniste, et non l’inverse, ce qui en ferait un cinéma poseur dont il se tient à distance. Avec Cosmos, il oppose les souffrances et les intelligences, expose l’empathie, le don à l’autre, interroge notre lien sacré à la mort et, en parallèle, l’ombre du divin. Dans cette rencontre fortuite, Leon et Lena se taisent souvent, se touchent, s’écoutent et, malgré le poids d’une hiérarchisation sociale qui devrait les éloigner, finissent par se confondre dans un cycle nouveau : une régénération des âmes, là où la vie rejaillit au plus profond des abîmes. Roaux laisse ainsi toute sa place au temps, à la chronologie des êtres qui passent puis s’effacent. Leon est illettré, Lena professeure de littérature, mais lorsque sonne le glas, l’importance est ailleurs : aimer et être aimé une dernière fois, une ultime fois, voir dans les yeux de l’autre un amour, aussi fugace soit-il, puis disparaître en toute quiétude.

Copyright Nour films

Lorsque Leon apprend la mort de son frère, lui qui n’a pas pu lui rendre visite avant sa disparition, sa souffrance, inexpressive, demeure contenue, intériorisée, projetée dans le présent. Sa maison, son seul espace vital, aussi modeste soit-il, va être détruite : une route doit être tracée sur son terrain. Cette justification rappelle le cinéma de Lucrecia Martel et l’expropriation des terres indigènes en Argentine, faute de preuve officielle du droit de propriété. Il n’y a pas de révolte, car il n’existe aucun recours : Leon ne sait pas lire et se fait ainsi avaler par le système sans pouvoir s’y opposer. Un frère disparu, une maison condamnée, et pourtant, en abandonnant toute souffrance égoïste, il retrouvera du sens à travers l’autre, par l’autre. Face à lui, Lena se montre bien plus expressive : elle s’agace du futur, s’émeut du passé, mais oublie le présent. Elle se plaint de cette maladie invisible, et si occidentale, qui la ronge (la dépression). Secouée par les regrets maternels, la nostalgie et le déracinement géographique après avoir dû quitter Mexico pour le Yucatán, elle demeure enfermée dans une douleur diffuse. Pourtant, la maison qui l’accueille fait cent fois la taille de celle que Leon a perdue. Il y a chez Roaux une véritable intelligence dans cette manière d’opposer sans caricaturer, matérialiser d’un côté l’acceptation d’une fin et de l’autre, le refus de s’y accommoder, d’un côté, la paix presque divine avec son espace et, de l’autre, la plainte d’y être enfermé. Car dans Cosmos, tout est aussi une question d’espace, ou plutôt de relation entre le corps et l’espace. Dans cette immense maison coloniale aux plafonds disproportionnés, Leon paraît d’abord étranger et écrasé. Puis, porté par une énergie sacrée, il se redresse, s’étend, semble même grandir au milieu de ces vastes espaces vides. Il domine, mais à une hauteur spirituelle, par la beauté tranquille de sa quiétude et cette paix intérieure qu’il diffuse. Il devient alors un personnage central dans l’espace, presque naturellement installé, naturellement dominant, non par sa présence physique, mais bien par sa transcendance.

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Même si les corps se rapprochent, notamment à travers cette danse maladroite, Roaux continue d’orchestrer la confrontation. Cette fois, elle oppose intelligence cérébrale et intelligence émotionnelle. À travers Lena surgit alors une interrogation sur le poids du savoir : que sommes-nous, êtres pensants et gorgés de connaissances, face à l’inéluctabilité de la mort ? À quoi sert tant d’érudition si l’on ne sait pas aimer ou, du moins, si l’on est incapable de vivre selon son humanité la plus pure, dans une empathie désintéressée et un véritable don à l’autre ? Elle qui a tant lu de mots d’amour, tant décrypté de poèmes amoureux, d’odes lyriques traversant la richesse d’une littérature en puits sans fond de métaphores grandioses, a peut-être oublié de vivre tous ces mots qu’elle a tant enseignés. Face à elle, Leon, l’illettré, le non-éduqué, a pourtant compris depuis toujours, à travers une simple main posée sur une autre, que l’essentiel est ailleurs : dans l’exigence de l’amour total et dans sa connexion spirituelle au monde sacré et sa nature immuable. Cette confrontation s’achève alors sur une fusion : Leon n’est pas là pour sauver la vie de Lena, mais au contraire pour lui offrir une mort digne, une mort apaisée par une amitié fugace et pourtant éternelle.

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