Le film commence dans la pénombre du Stadium de Vitrolles, où Klaus Mäkelä dirige l’Orchestre de Paris dans les « ballets russes » de Stravinsky en ciné-concert. En quelques plans, les gestes expressifs du jeune chef finlandais, son aura, son charisme, sont posés. Le directeur musical de l’orchestre symphonique – au cœur du projet artistique de la Philharmonie de Paris – est la première des forces vives, internes et satellites, de cet ensemble, que Philippe Béziat propose de présenter dans son nouveau documentaire, Nous l’orchestre, cinq ans après le galvanisant Indes galantes (sur la production de l’opéra éponyme de Rameau par Clément Cogitore et Leonardo García Alarcón à l’Opéra national de Paris). Et ce « nous » regroupe plusieurs combinaisons…

Nous l’orchestre © Pyramide Distribution

Le « nous » est d’abord l’ensemble des « je ». Le réalisateur donne la parole aux gens, procédé somme tout classique, mais qui acquiert ici une autre dimension avec des musiciens d’orchestre. Ils racontent qui ils sont, d’où ils viennent, ce à quoi ils aspirent, ils expliquent leur vision d’un métier intrinsèquement lié à leur vécu et à leur quotidien. Cette somme de témoignages montre déjà la valeur nécessaire de l’individualité dans le collectif. Qu’ils aient grandi au Portugal ou en Arménie, à la ville ou à la campagne, leur personnalité a beau nourrir leur envie de « beaux concerts », ils sont avant tout présentés comme des personnes « normales » qui vont répéter à la Philharmonie en vélo ou en métro, qui ont leur vie de famille, qui hésitent sur le choix des mots et qui peuvent aussi manquer de confiance en soi, loin des figures un peu inaccessibles, attendrissantes ou mystérieuses que la fiction produit régulièrement. On se trouve face à des personnes dont on s’identifie par le parcours, dans une discipline certes très exigeante, et surtout, par l’humanité. La première victoire de Philippe Béziat est de rappeler que la musique est un métier comme un autre, et pas seulement un fantasme bourgeois ou une « dépense » telle que perçue par quelques responsables politiques.

Le « nous » est également l’ensemble des « jeux ». Chaque individu produit un son, qui contribue à la texture générale de l’orchestre, suivant les indications du chef. Cependant, le son de chaque instrument est à la fois issu d’une interprétation propre et d’une dynamique collective de pupitre. Chacun doit être attentif à ce que fait son voisin, pour s’insérer dans le « même » son que ce qui lui arrive, tout en restant scrupuleux de la partition et de la baguette. Une des fantastiques idées du film réside dans la prise de son, mettant en situation ce qu’entendent vraiment les musiciens depuis leur place, en opposition à ce que les spectateurs (et le chef) entendent. Philippe Béziat a tourné avec près de 90 micros disséminés dans l’orchestre, dans des conditions d’enregistrement, de façon à pouvoir faire comprendre au montage le point de vue auditif des musiciens qui prennent la parole dans le film. C’est cette expérience d’immersion – le mot n’est pas galvaudé ici – dans le vif qui rend Nous l’orchestre différent si concret, puisqu’il ne s’attarde jamais sur la théorie des choses. La « vérité » en devient relative ; la musique se révèle en une question de point de vue (et d’ouïe).

Nous l’orchestre © Pyramide Distribution

Le « nous » est l’ensemble des groupes et expériences sociales, du fait d’une communauté qui se réunit plusieurs jours par semaine, à la même place, pendant toute sa carrière, jusqu’à la retraite. Nous l’orchestre parle de collègues de travail, mais pour lesquels la frontière entre amitié et engagement personnel est mise à rude épreuve, puisque chacun doit puiser dans sa propre sensibilité pour faire avancer le groupe. La présence de tous est nécessaire à chaque répétition, et la cohabitation doit se faire malgré les tensions personnelles entre les musiciens. Philippe Béziat n’aurait pu montrer de façon plus limpide ce rapport de distanciation à l’humain au service de la musique : dans une formation symphonique, les gens font et sont la musique. Le but étant, in fine, de jouer ensemble, de passer outre les inimitiés. Un passage certes court, mais particulièrement marquant, regroupe des témoignages anonymes de frustration (ou de souffrance) de certains musiciens, affichés successivement à l’écran. La fonction du documentaire est bien atteinte ici, à savoir traduire un point de vue fort ou une réalité, sans pour autant caresser le sujet dans le sens du poil.

À l’Orchestre de Paris, le « nous » temporel et spatial  varie constamment. Il y a celui de l’avant, du pendant, de l’après, celui de l’ici et du là-bas. Le cinéaste filme le cours du temps, dans les répétitions avec le directeur musical Klaus Mäkelä, dans les premiers pas des chefs invités pour une courte série de concerts ou dans les auditions de recrutement d’un nouveau violon. De ces instants s’esquisse un rapport partagé à l’autorité et à la négociation, au sein de cette grande entité à la fois homogène et hétérogène. La caméra réussit à surprendre des expressions corporelles non-verbales dans les séances de travail, à transcrire ce qui ne s’explique pas, c’est-à-dire ce feeling du rapport à l’autre, au service d’une partition écrite et pourtant ouverte à de nombreuses interprétations. Et puis il y a le rapport rétrospectif au son. Le réalisateur fait écouter à certains musiciens des extraits de ce qu’ils ont joué pendant que lui tournait. Les commentaires convergent toujours vers l’émotion du moment vécu. Surgissent la nostalgie de ce qui s’est passé, le désir de vouloir recommencer, le sens d’une profession de dévouement à l’art sonore et à la communication musicale.

Pédagogique sans être didactique, Nous l’orchestre trouve en la sensibilité et le vivre-ensemble deux angles passionnants pour parler de musique classique à tous les publics.

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