J’ai failli mettre fin à ma carrière en 1987 après avoir vu “La revanche des mortes-vivantes. Ce film enterre ma trilogie des morts-vivants (George Romero)

Le chaînon manquant entre Cocteau et le porno (Michel Ciment)

Quand Kubrick le verra, il mettra plus de temps pour faire ses films (Ed Wood JR)

Par un froid matin d’avril (à bien y réfléchir, c’est peut-être plutôt mars voire octobre), dans un petit village de la Sarthe, un camion laitier – rien n’est laissé au hasard, c’est marqué sur la portière– s’arrête au milieu de la route. Et c’est le drame. Une auto-stoppeuse trop pressée, se fait malencontreusement une foulure en voulant rejoindre le véhicule. Heureusement, le conducteur est là pour lui prodiguer les premiers soins, avec le plus d’attention possible. « Hum, c’est bien là que vous avez mal ? Euh non, plus haut ? »… Et, bien évidemment c’est le coup de foudre. Seulement, tandis qu’ils se réfugient en vue de se fabriquer un lit de fortune dans une grange abandonnée, un motard vient verser un liquide étrange dans la citerne. Une substance qui va tuer toutes les amatrices de produits laitiers et les transformer en mortes vivantes assoiffées de chair humaine.

Réalisé en 1987 par Pierre B. Reinhard, auquel nous devons également les remarquables Le Nain assoiffé de perversité, Délires Sodo, Le Pensionnat des petites salopes ou James Bande contre O.S.Sex 69, La Revanche des mortes-vivantes est probablement l’une des plus belles œuvres fantastiques françaises depuis La Belle et La bête de Jean Cocteau et Les Yeux sans visage de Georges Franju. Après tant d’années d’appréhension, 1987 marquait donc l’heure de la relève. L’atmosphère qu’installe Pierre B. Reinhard est d’une poésie onirique rare, plongée dans une photo qui rappelle parfois celle de Douglas Slocombe sur Gatsby Le magnifique. Ses routes provinciales, ses intérieurs de poids-lourds, ses cafés du coin, ses alcôves avec lampes de chevets dont les fils sont sublimés… possèdent une texture qui force l’admiration. C’est peu dire que La Revanche des mortes-vivantes transcende très largement le genre et l’on peut imaginer sans peine la jalousie de George Romero qui essaya de faire assassiner Pierre B. Reinhard, voyant sans doute un sérieux concurrent à sa propre trilogie des morts-vivants.

Il faut dire que La Revanche des mortes-vivantes tout autant dans son rythme trépidant, que dans sa réalisation et ses thèmes, surpasse très largement Zombie, qui dès lors apparaît comme une petite œuvre mineure finalement très oubliable sinon un piètre nanar. A la critique peu palpitante de Romero sur la société de consommation, Pierre B. Reinhard répond par un message écologique puissant, virulent et subtil rendant hommage au Jean Rollin des Raisins de la mort, certes, moins laitier, mais plus aviné. La Revanche des mortes-vivantes est une œuvre manifeste marquée par la colère, où l’on ressent ce sens ultime de la rébellion, une œuvre résolument politique dans laquelle le cinéaste n’épargne personne, s’en prenant aux industriels corrompus aussi avides de pouvoir qu’obsédés sexuels. Autre singularité du film, pour le moins inattendue dans le genre, le portrait de la jeunesse y est particulièrement émouvant et saisissant.

Contre tous les préjugés prétendant que la jeunesse est mauvaise et ne boirait que de l’alcool, le cinéaste nous apprend qu’elle se rend dans les bars pour commander des laits fraise. Le monde moderne détruit ses nouvelles générations pures, pleines d’innocence, avec ses produits toxiques : telle est la métaphore vigoureuse que propose ce film d’épouvante social et métaphysique. La fameuse revanche s’inscrit alors comme une allégorie marxiste de notre monde et une incitation à la révolte : jeunesse, rebellez-vous, sortez du tombeau dans lequel on essaie de vous enfermer ! Dévorez-ceux qui vous empoisonnent chaque jour ! Luttez pour un monde meilleur. Il convient tout de même de prévenir les âmes sensibles : les maquillages sont particulièrement impressionnants et chacune des apparitions monstrueuses provoque un frisson de terreur. Quel génie de la mise en scène que cette vision de créatures s’attaquant à leurs victimes et agitant leurs mains (sans parvenir à les toucher, elles sont pataudes) pour leur tirer les viscères.

Capture écran © Le Chat qui fume

Les séquences gore – fabuleux effets spéciaux – sont nombreuses et en révulseront plus d’un. Rien que d’y repenser, la peur me glace le sang. Très en avance sur son époque, de manière quasi prophétique, le cinéaste propose un message également très féministe : car il s’agit pour ses femmes furieuses de combattre le machisme et le règne du mâle dominant – qui lui, boit toujours de l’alcool-, de se libérer de l’asservissement immémorial, et de prendre à nouveau possession de son corps. A ce titre, on est également ravi de voir que les jeunes femmes ne portent pas de pyjama pour le petit déjeuner, mais des soutiens-gorge et des petites culottes transparentes, beaucoup plus pratique pour manger ses tartines. L’univers marqué très intime, très personnel du cinéaste explose dans La Revanche des mortes-vivantes qui partage d’ailleurs avec L’Été les petites culottes s’envolent et Petits Derrières très accueillants son approche du dialogue et du rapport amoureux à la fois romantique, pudique et distinguée.

La Revanche des mortes-vivantes ne serait rien sans son interprétation, remarquable. Le jeu des comédiens– la plupart des acteurs de théâtre ou issus de l’actor’s studio, vraisemblablement – hypnotise littéralement. Chaque phrase prononcée, chaque expression du visage, chaque téton effleuré suscitent une émotion intense chez le spectateur qui suppose que Pierre B. Reinhard, perfectionniste, a dû regarder beaucoup de films d’Ingmar Bergman pour atteindre à une telle maîtrise. De plus, cette merveille révèle un art époustouflant du montage et un sens du cadre terrassant de beauté, provoquant chez le spectateur une émotion proche du syndrome de Stendhal.

Capture écran © Le Chat qui fume

Et, quand, à l’acmé d’une tension aux limites du soutenable, après un coup de théâtre estomaquant, le mot « Fin » vient clore cette expérience esthétique, il laisse le spectateur dans un état de manque inconcevable, avec l’impression d’avoir découvert une œuvre rare comme le cinéma n’en offre que tous les quarante ans. Une œuvre pionnière sans doute, un chef d’œuvre indiscutablement. Aussi telle une mise en abîme stupéfiante, La Revanche des mortes-vivantes constitue avant tout une revanche sur le cinéma lui-même.

Technique et suppléments

Allez, soyons sérieux au moins avec les suppléments. La copie du Chat qui fume et impeccable, redonnant un coup de jeune au film, sans pour rendre sa photo belle pour autant. La version anglaise est également très drôle, donc on vous conseillera de vous repasser le film après être passé aux toilettes, en changeant de paquet de chips et vous reprenant une bière. Voici l’édition ultime et définitive de La Revanche des mortes-vivantes, avec quelques beaux suppléments. Pendant 23 mn Pierre B. Reinhard revient sur les origines du film, sa création, ses souvenirs de tournage. Il est heureusement plus bavard sur l’industrie du porno de l’époque, les budgets serrés que sur l’analyse de son film, même s’il avoue préférer largement péplums et blockbusters au cinéma d’épouvante. Le Chat qui fume a eu l’intelligence de consacrer la plupart des bonus au regretté Benoît Lestang qui était à la fois l’homme le plus adorable qui soit, à la fois humble et talentueux. Comme il le dit, il se faisait encore la main sur La Revanche des Mortes-Vivantes, et n’avait pas acquis la maîtrise de son art, comme sur Martyrs par exemple ; mais Frank Henenlotter ne s’y est pas trompé puisqu’il l’engagera un an après pour le génial Brain Damage. Nous sont donc proposés un interview, une conversation entre Jean-Claude Roy et lui, discutant de manière très détendue du travail du maquilleur sur le film. Christophe Lemaire quant à lui propose un beau témoignage-hommage, très émouvant, plein de nostalgie, sur son ami. Il rappelle notamment que Lestang n’avait que 17 ans lorsqu’il commença à travailler sur un film d’horreur – c’était sur La Morte-vivante de Jean Rollin en 1982.  En guise de bêtisier, un petit sujet sur la diffusion du film sur ciné F/X avec les différents essais de présentation par Jean-Claude Roy et Benoît Lestang. Enfin un superbe supplément en collaboration avec nos amis de The Omega Productions Records : le cd de l’excellente musique composée par Christopher Ried, plus réussie que le film lui-même.  Tous les amateurs de ce nanar culte n’auront donc plus d’excuse !!!!

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A propos de Olivier ROSSIGNOT

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