Dans son premier long-métrage aux allures de comédie, Maryam Goormaghtigh filme les aventures de trois jeunes iraniens, en vacances sur les routes du sud de la France, et propose une réflexion délicate sur la séparation et le déracinement.

       Dans le premier plan d’Avant la fin de l’été, on découvre Arash, jeune homme à moustaches corpulent, nonchalamment affalé contre son lit. Deux amis l’aident à vider son appartement, en vue de son départ imminent pour l’Iran. Après cinq années d’études à Paris, Arash a décidé de retourner dans son pays d’origine. Attristés à l’idée de perdre leur ami et comme pour retarder le moment des adieux, Hossein et Ashkan le persuadent de partir en vacances. Mais alors que ce voyage avait d’abord pour but de prolonger l’été et de célébrer leur amitié, voilà que le périple se mue en quête amoureuse.

Copyright Shellac

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       Cet enjeu se dessine progressivement, comme un rêve un peu fou dans la tête des deux compagnons d’Arash : un coup de foudre, une rencontre providentielle ferait basculer le destin de leur ami, le forçant à rester en France. Le défi semble d’autant plus difficile qu’Arash est loin d’avoir le physique d’un jeune premier, avec sa stature imposante et son ventre dodu. Ce mirage romantique, digne d’un conte de fées, instille une touche de légèreté et de sentimentalisme dans le film, à l’image de ses héros au cœur d’artichaut. Nos trois Persans en goguette traversent la France en écumant les campings et croisent parfois le chemin de jeunes vacancières. Elaborant des stratégies de drague, sans jamais déroger aux règles d’un certain art d’aimer qui exclut toute forme de grossièreté, Arash, Hossein et Ashkan se distinguent par leur sensibilité, tout en adoptant par moments l’attitude de midinettes, comme dans cette scène où l’un d’entre eux essaie tous ses T-shirts avant un rendez-vous galant. L’indécision amoureuse de ce trio attachant, l’atmosphère de séduction, la mélancolie de la fin de l’été ne sont pas ici sans rappeler les films de Jacques Rozier. Même exaltation du départ, même goût pour les situations improvisées, même emploi de la météo dont les caprices semblent accompagner les revirements de l’intrigue, à l’instar de ce brouillard cotonneux qui met fin aux illusions estivales.

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        Comédie romantique à la mode franco-iranienne, Avant la fin de l’été est également un road-movie au cœur des campagnes. A cet égard, Maryam Goormaghtigh avoue avoir pensé au regard de Depardon sur les territoires oubliés. Elle filme le folklore des villages – du cortège de chars où trônent les miss locales aux stands de pêche à la ligne dans les fêtes foraines – sans négliger la poésie des plages et des rencontres. Une grande douceur se dégage d’Avant la fin de l’été : aux paysages nocturnes baignés par la lumière d’un croissant de lune répond le lyrisme des chansons en persan ou celui des recueils du grand poète Hafez, consultés par nos personnages pour y lire leur avenir. C’est que les trois jeunes hommes, malgré leur apparence virile, incarnent une forme de romantisme suranné et désarmant.

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       Si Depardon s’impose aussi comme une référence, c’est que le film a commencé comme un documentaire. En quête de ses origines iraniennes, la réalisatrice a pris des cours de persan puis a découvert ses trois acteurs tout à fait par hasard, dans un café parisien où elle a rapidement sympathisé avec eux. Au fil des rencontres, elle a apporté sa caméra et l’idée d’une fiction est petit à petit apparue. L’amitié de Maryam Goormaghtigh pour ses acteurs-personnages est manifeste dans le regard tendre qu’elle pose sur eux. Quant aux dialogues du film, la plupart sont nés des échanges réels entre les acteurs. Ainsi, la traversée de la France est l’occasion pour les personnages d’aborder la question du départ prochain d’Arash et, plus généralement, de leur exil. L’émigration leur apparaît sans conteste comme une forme d’émancipation, d’abord religieuse, mais aussi familiale et sociale. Mais elle ne peut faire disparaître la nostalgie et le manque. Pour Hossein et Ashkan, la séparation se joue à plusieurs niveaux : celle d’avec leur ami, mais aussi celle d’avec leur pays d’origine. Les personnages sont rattrapés au coeur de l’été par les fantômes de leur passé et confrontés à des choix douloureux. Alors que les paysages verts et touffus défilent par la fenêtre de la voiture, l’apparition ponctuelle d’images de l’Iran où dominent le jaune du désert et le rouge des montagnes accompagne visuellement ces souvenirs, comme pour donner corps à la mélancolie.

       La nostalgie d’Avant la fin de l’été est cependant contrebalancée par l’humour et l’autodérision avec lesquels les personnages évoquent leur situation. Cet équilibre contribue au charme du film, qui fait la part belle aux plaisanteries, à l’instar de cette irrésistible conversation sur les mollahs, l’alcool et l’enfer.

Durée : 1h20

A propos de Sophie Yavari

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