Michael Mann – "Public Enemies"

On se souviendra que dans De la séduction, Jean Baudrillard parlait du porno en faisant une analogie à la Haute Fidélité : plus le sentiment de prise direct est grossi, apparent, moins est présente selon lui la réalité. Devant ce nouveau film de Michael Mann, qui atteint une telle perfection en matière de Haute-Définition au cinéma, on ne sait ce qu’il en aurait pensé. La chose est d’autant plus intéressante à méditer que ce nouveau Public Enemies est très différent des deux précédents essais du réalisateur en la matière. Sans doute que ce sentiment d’hyperréalité au sein d’un univers costumé et codifié a quelque chose de presque transgressif et c’est une nouveauté. Collateral (partiellement en numérique il est vrai) jouait au contraire à fond de son atmosphère urbaine, et Miami Vice proposait une certaine poésie mélancolique : dans les deux cas la solitude des personnages contrastait avec la vidéo et son rendu spectaculaire, pour rester sur une veine existentialiste et romantique propre à son réalisateur, un versant toujours à vif malgré la tournure de plus en plus impressionniste de l’ensemble.
En abordant les années 30, Mann fait franchir un pallier supplémentaire à cette nouvelle technique, qui pour la première fois donne le sentiment d’être pleinement convaincante et innovante. Public Enemies n’est pourtant pas son premier film d’époque : The Keep, Le Dernier des Mohicans et Ali l’ont précédé. Si tous trois ont su donner avec des fortunes diverses de nouvelles représentations à des genres et des périodes historiques, cet-opus ci franchit cependant clairement un cap tant il débarrasse l’idée de reconstitution de tous ses filtres un tant sois peu vaporeux, ne laissant plus à ses images leurs restes de mythes, leurs lambeaux de souvenirs… L’aspect onirique du passé et du souvenir est évacué : et en même temps aussi, avec lui, une part de l’empathie et de l’aspect planant qu’a toujours représenté le cinéma de Michael Mann. L’histoire d’amour que s’impose malgré tout le cinéaste, seul gros élément plutôt faible ici, est là pour en témoigner sans doute, même si le sentiment d’individus isolés proches de l’abandon est toujours bien prégnant dans ce métrage.
En fait, Public Enemies est sans aucun doute le film le plus direct et le plus sec de son auteur à ce jour : ceci le rend d’autant plus passionnant qu’il nous donne au final un vrai sentiment d’inédit plastique, là où le metteur en scène mine de rien pouvait apparaître en train de tourner légèrement en rond malgré ses expérimentations. Ainsi, si Mann préfère commencer comme d’habitude par une grande scène en immersion, celle-ci n’aboutira pas sur une franche exposition classique des personnages, avec leurs motivations psychologiques et leurs états d’âmes. Johnny Depp et Christian Bale arborent d’ailleurs tout du long une interprétation des plus minimalistes ; le premier en gentleman intriguant, privé à l’écran de réel passé et de caractéristiques qui le rendraient plus compréhensible (ou attachant ?)… le second en enquêteur très impliqué mais impossible à cerner dont on apprendra dans un carton final le funeste destin. Mann projette plutôt ces individus dans l’action même et dans l’instant, ce qui leur confie un côté terre à terre et quotidien qui tranche avec toutes dimensions légendaires ou stéréotypées du genre.
Le réalisateur évite ici la saga ou le caractère épique autour du film de gangster, allant des Incorruptibles jusqu’au récent Mesrine qui tombait dans bien des pièges de la biographie filmée. Les braquages sont ici expéditifs, nets… efficaces ou ratés comme ils l’étaient sans doute. Une voiture qui démarre au quart de tour et une évasion de prison n’ont pas ici besoin d’une dilatation du temps trop prononcée, encore moins de dramaturgie poussée… à peine même un temps de présence parfois. De toute façon, Mann lui-même a déjà hyper-stylisé tout cela de façon différente dans sa carrière, et le film rassure d’autant plus en ne se révélant pas un simple best-of.
Il faut plutôt une grande traque nocturne dans les bois, avec tout ce qu’elle peut avoir de stressante, d’incertaine et d’interminable pour s’approcher peut-être au plus près de la fin du célèbre malfrat : c’est ici que va travailler le cinéaste pour dégager une vraie originalité et livrer ce qui ressemble au final à un parfait anti-spectacle du genre. Un renouvellement qui est pourtant continuation des thématiques car c’est à ce moment là que l’aspect le plus humain fait ouvertement surface. Un sentiment assez proche de celui de la grande scène de fusillade centrale vu cette année dans The International, mais en plus réussi et radical sans doute.
Public Enemies s’inscrit par ailleurs dans un travail contemporain du cinéma américain sur les années 30 et 40, présents également dans The Aviator ou The Black Dahlia, qui cherchaient à casser le récit traditionnel et à renvoyer au spectateur la contamination du réel par le cinéma dans cet âge d’or d’Hollywood… mais la HD offre ici un tremplin bien plus net pour s’en évader et renverser l’aspect vampirique du 7ème art. Tout ici est presque synonyme d’attachement aux détails ,et la place pour la mémoire ou le mythe en prend un coup: le cinéaste va vraiment à rebrousse-poil dans tout ce qui pourrait nous faire basculer dans une évocation surannée et clichée, en offrant au numérique un emploi pertinent et inédit. Même Coppola dans Youth Without Youth employait la HD en étant accablé par les références cinéphiliques, en offrant à ses époques revisitées des fuites oniriques et cinématographiques rénovées. Ici on est franchement ailleurs avec cette technique, et celà en est même assez perturbant parfois. La musique de Goldenthal par exemple semble avoir du mal à épouser cette narration innovante et les images conçues en collaboration avec Dante Spinotti particulièrement inspiré.
Le film a pourtant des influences au niveau de l’image, que l’on ne s’y trompe pas ; mais elles seraient d’une nature bien plus photographique dans leur essence, dans une instantanéité ambigüe, difficile à percer. Comme ce qui peut rester aujourd’hui de ces photos de presse de gangsters des années 30 et de leurs poursuivants : des sourires et regards énigmatiques , des visages étonnamment proches et concrets, ordinaires : c’est peut-être ce le cinéaste a cherché à atteindre de prime abord. Sans esthétisme appuyé de reconstitution, il parvient à retranscrire leur vivacité et leur immédiateté. Mine de rien, dans sa retranscription du parcours de Dillinger, Mann poursuit un peu ce qu’il avait fait avec Ali en retravaillant les images d’époques.
Le réalisateur trouve d’autant plus d’aisance et de liberté avec ce film que son motif d’écriture reste très modeste. Pour les fusillades, Mann va pourtant particulièrement loin, exacerbant par exemple ce qui, dans Miami Vice, relève des sensations provoquées au détour un seul plan abstrait d’exécution dans une voiture; en annulant au passage tout un versant opératique ou émotionnel devenus trop facile peut-être dans le genre. Le cinéaste n’y concèdera que dans un long ralenti final à couper le souffle, travail d’esthète très différent de tout ce qu’on aura pu voir auparavant dans le film; mais qui ironiquement prolonge ici, dans la sortie d’un cinéma, la projection de L’Ennemi Public N°1 de W.S Van Dyke. Le seul instant où Dillinger flirt alors avec la légende et le statut d’icône à l’écran, c’est au moment de sa fin. Il faut très peu à Mann pour évoquer cette modification des représentations par les esthétiques du cinéma… Un démon cinéphilique où d’autres metteurs en scène auront consacrés en vase-clos des films entiers. On pourra préférer respirer avec celui-ci.
Réalisé par Michael Mann. Avec Johnny Depp, Christian Bale, Marion Cotillard, Billy Crudup, Channing Tatum… Scénario de Michael Mann, Ronan Bennett, Ann Biderman. Photo: Dante Spinotti. Musique: Elliot Goldenthal. Montage: Jeffrey Ford, Paul Rubell. Durée: 133 minutes.

 

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