C’est ce 19 novembre qu’est sorti chez Why Not dans un coffret de 6 dvd la version dite « interminable » du film de Bruno Podalydès « Dieu seul me voit », initialement sorti en 1998 au cinéma dans une version courte de 2 heures. C’est ici en six épisodes d’une heure que l’histoire d’Albert Jeanjean est développée : pour mémoire l’histoire est celle d’un preneur de son résidant à Versailles et qui va se retrouver entre les deux tours des élections municipales au cœur d’un imbroglio sentimentale autour de trois femmes entreprenantes et séduisantes, imbroglio dont il ne sait comment s’en extirper, tiraillé qu’il est par le doute et l’hésitation.

Cette version interminable de Dieu seul me voit c’est d’abord une jaquette de coffret, celle qui voit Denis Podalydès perdu dans ses pensées autour d’une nébuleuse de constellations, imagerie un peu simpliste et démonstrative mais qui a au moins le mérite de nous rendre compte du squelette de ces 6 épisodes d’une heure : l’amour et ses hésitations, l’indécision et ses conséquences.

Le film à gauche, le coffret DVD à droite

 

Car si le film était principalement centré sur deux axes, les amours d’Albert en premier lieu et les deux copains Otto (excellent Jean-Noël Brouté) et François (génial Michel Vuillermoz dont on ne louera jamais assez l’immense talent) en guise de ponctuation/respiration dans le récit, c’est essentiellement ici autour de ses relations avec les trois demoiselles que l’histoire se développe. Par son montage dans le film initial, Bruno Podalydès avait donné un rôle conséquent aux deux personnages (toutes leurs scènes ou presque y apparaissant), ce rôle s’estompe pour le moins dans la version longue, preuve que le cœur du scénario originel était avant tout les rencontres d’Albert avec trois jeunes femmes et les conséquences de ces actes et surtout de ces non-actes avec elles.

Dans cette version en effet peu de scènes inédites concernant Otto et François sinon principalement deux : Une assez brève avec Otto qui nous en apprend un petit plus sur ce personnage mais surtout sur l’égocentrisme d’Albert, plus que jamais en effet centré sur sa personne et ses turpitudes dans cette version longue. Une autre plus longue avec un François prostré montrant là une facette plus sensible du personnage (alors que le montage filmique en faisait essentiellement un personnage entier, brut de décoffrage et velléitaire).

A noter que cette version longue donne aussi étonnamment plus d’ampleur au personnage de Rémi Cruquet qui s’avère ici un fil rouge narratif supplémentaire pour ce qui est d’illustrer l’indécision pathologique d’Albert. Le thème de l’amitié persiste donc mais se dilue un peu plus dans les à-côtés de l’intrigue, centrée pour sa part sur le triangle amoureux et le doux vertige de trois possibles.

Le film était une brillante réussite pour énormément de raisons (l’histoire brillamment écrite, les personnages joliment dessinés, les dialogues fins et souvent drôles) et surtout pour des situations souvent incongrues et jubilatoires qui faisait de ce film une succession de points culminants).C’est donc fort naturellement le découpage en épisodes de l’intrigue décline grosso-modo (sincères condoléances en passant) les pics narratifs du film matriciel :

– Episode 1 : Le dimanche du premier tour avec le bureau de vote (Le rôle d’ailleurs de Daniel Ceccaldi a d’ailleurs au fil des 6 dvd bien plus d’épaisseur que le simple clin d’œil du film).

– Episode 2 : Le don du sang et l’improbable soirée qui en découle (soirée gardée dans son intégralité dans le film tant cette journée toulousaine est touchée du début à la fin par la grâce filmique. Cerise sur le gâteau, une engueulade d’anthologie que subit l’infortuné Albert de la part d’une voisine de Sophie s’ajoute ici, un jubilatoire exercice de démolition en bonne et due forme !)

– Episode 3 : La projection du film/cocktail où Albert rencontre Anna et la soirée qui en découle

– Episode 4 : Une partie entièrement inédite dont je dirais simplement qu’il met en scène Sophie et son père.

– Episode 5 : Le restaurant avec Anna et Albert

– Episode 6 : La manifestation du samedi à Versailles puis le dimanche, second tour des municipales, et le bureau de vote avec une révélation finale dont je laisse là encore la surprise.

Albert O moins

 

Un découpage sans surprise donc en-dehors d’un épisode presque entièrement inédit et surtout la sensation de voir là une œuvre effectivement entière avec un montage peut-être plus harmonieux que dans le film et au final un rythme plus fluide. Il est vrai que certaines coupes curieuses du montage initial trouvent dans cette version longue leurs explications et il y aurait même un plan ou deux à montrer dans toutes les Ecoles de Cinéma pour illustrer le pouvoir mystificateur du montage (un effet Koulechov bien senti quoi). Notons que le film initial était pourtant une pleine réussite, c’est dire la gageure de cette version longue d’intensifier le plaisir de (re)visionnage).

Alors 6 heures de petit-bourgeois-indécis-qui-sait-pas-bien-quelle-fille-choisir-parmi-les trois-qui-lui-courent-après-et-puis-qui-a-des-copains-rigolos-aussi ? Oui c’est une manière de voir les choses mais c’est aussi et surtout bien autre chose. Car Bruno Podalydès a superbement cadenassé scénario et dialogues pour proposer avec ce Dieu seul me voit une anthologie légère de l’indécision sous toutes ses formes.

Ainsi dans le petit monde d’Albert Jeanjean, celle-ci touche aussi bien les amours que le travail ou encore le monde du dehors. Elle agit d’abord sur le corps, Albert en effet tombe ou bien manque de tomber régulièrement, il s’évanouit aussi et vomit enfin, à chaque fois face à une « situation sentimentale forte » comme il le dit, un compliment ou la possibilité avouée d’une ébauche de quelque chose de cet ordre en fait.

Chou… Fleur

 

Elle agit aussi au cœur de son travail preneur de son, chaque plan à filmer est objet d’ajustements sans fin où la méticulosité fait facilement place à la névrose. Elle agit également sur le monde tel qu’il est, Albert avoue par exemple souffrir de ne pas savoir « si Cuba c’est bien ou pas », un petit gimmick qui rythme les différentes séquences et qui, comme un calque des relations sentimentales d’Albert, vient à rendre un peu plus opaque encore et la question et sa réponse. Cela sera d’ailleurs bien entendu celle qui a véritablement rencontré Fidel Castro et qui par la même connait parfaitement ce sujet qui lui donnera le point de vue définitif et qui gagnera également en fin de compte son cœur (là aussi elle sait de quoi elle parle).

Indécision à tous les étages donc des premières secondes du film (suivre ou ne pas suivre cette demoiselle et son chien ?) jusqu’aux dernières, un éloge de ce sentiment traité avec légèreté et à-propos en tirant au maximum le fil de la pelote des situations imaginées et les conséquences directes de ses actes ou de ses paroles (étant entendu comme le dit le personnage de Jeanne Balibar dans le film que « nos actes nous conduisent rarement là où nous voulions aller »).

Est-ce que j’ai aimé ce film ? Oui. Est-ce que je me battrais pour ce film ? Non.

 

De ce point de vue, la trame ici est la même que dans le moyen métrage « Versailles rive gauche », la première partie de la trilogie incluant ce « Dieu seul me voit » (sous-titré : « Versailles chantiers » et dont la troisième et dernière partie sortira dans les salles début 2009) : l’idée d’un petit mensonge qui prend de suite des proportions de plus en plus absurdes et/ou comiques quand on s’y accroche vaille que vaille malgré les événements et les personnages contraires. C’est dans ce registre là, ce léger frémissement du réel et du quotidien, que Bruno Podalydès excelle, on pourrait y associer son codialoguiste et interprète principal de frère d’ailleurs : Cette idée que le quotidien par moment s’emballe, ce thème du grain de sable dans une mécanique bien huilée.

C’est une petite vengeance sur un véhicule nous grillant la politesse pour venir se garer à « notre » place par exemple, c’est un objet oublié dans la voiture et qui peut se révéler, entre de mauvaises mains, une belle arme du crime, c’est encore un verre d’eau lancée à la figure, c’est bien d’autres choses et c’est en tous les cas une véritable gageure de Bruno Podalydès d’avoir ainsi durant les 6 heures de cette version interminable validé et dynamisé ce principe pour notre plus grand plaisir.

Une absence de taille tout de même à remarquer dans cette histoire de tourments amoureux, celle de la séduction. Et oui, c’est là le paradoxe du film que de ne parler que d’amour et d’hésitations le concernant sans jamais évoquer la séduction ou filmer l’acte de séduction. Il n’est question que d’engagement ici, de passage à l’acte, de quitter le doux cocon du possible pour tâter à deux mains de la réalité charnelle et de la vitalité des sentiments naissants. Il n’est pas question de doute ou d’hésitations concernant ce possible puisque les trois personnages féminins s’arrangent pour éviter à Albert toute question de cet ordre. C’est Sophie l’infirmière toulousaine qui laisse son numéro de téléphone, c’est Corinne qui enlève littéralement Albert sur son scooter pour l’emmener à son domicile, c’est Anna enfin qui appelle, invite puis séduit Albert en lui livrant clés en main la recette de l’amour fou : un verre d’eau à la figure, une photo de Fidel Castro et puis un yaourt (périmé ou pas). Le brave Albert lui n’a qu’à être là et jeter un ou deux regards ahuris et puis se tenir prêt le cas échéant. On peut d’ailleurs se demander ce qu’elles peuvent bien lui trouver à cet Albert Jeanjean lui qui ne sait jamais ce qu’il veut et qui donne toujours l’air de ne pas y toucher (malgré l’envie d’y mettre les deux mains) mais là est sans doute une autre histoire (un autre scénario en tous les cas).

Pourquoi d’ailleurs Anna, ce symbole même du mystère et de l’inaccessible (car trop « tout » en fait) tombe amoureux d’Albert au premier regard ? Pas de réponses ici, le piment de l’intrigue, son ressort, étant les tergiversations d’Albert face à ces trois femmes offertes et les dérèglements comiques qui découlent de ces atermoiements. C’est d’ailleurs presque une surprise de voir combien dans cette version interminable le personnage de Jeanne Balibar peut perdre de son mystère et de son aura pour devenir un simple rouage de la quadrature du cercle amoureuse, elle qui était dans la version filmée synonyme d’inaccessible et de glamour fou. Les quelques scènes rajoutées la mettant en scène avec ou sans Albert sont en effet à verser dans le dossier midinette bien plus que dans celui de la mante religieuse qui s’amouracherait d’un zébulon preneur de son. Ainsi, par le jeu des vases communicants le personnage de Sophie se trouve lui quelque peu rehaussé, jusque dans le cœur d’Albert même à la faveur d’une scène inédite en début de 6è épisode qui éclaire sous un autre jour d’ailleurs le terme même de l’histoire.

Le Klow du film

 

Symbole même de cette indécision incapacitante d’Albert et de sa passivité presque totale, ses chassés croisés amoureux trouvent leur épilogue devant les grilles du château de Versailles à la faveur d’une manifestation organisée par Cruquet et à laquelle Sophie participe. Une manifestation filmée par Anna et discrètement surveillée par la flic Corinne. Albert se retrouve là, face à ces trois femmes, dans l’incapacité une fois encore de choisir son chemin et d’aller vers l’une d’entre elles. Une situation qui sonne comme un écho au paradoxe de l’âne de Buridan, cet animal qui meurt de faim et de soif à force d’hésiter entre son avoine et sa gamelle d’eau posés à égale distance de lui. Un dilemme amoureux poussé jusque l’absurde mais là encore Anna se chargera de tout et fera de cette histoire un joli happy-end.

Cette version finale de « Dieu seul me voit » est en fait la version originelle du projet, c’est seulement dans un second temps que le film a vu le jour dans une version raccourcie. Les fans du film seront plus que ravis de découvrir ainsi les aventures d’Albert et de son petit monde dans une version encore plus prenante et jubilatoire que le film ; la parfaite illustration finalement, tout comme la scène du repas toulousain, d’un projet et d’un tournage continuellement touchés par la grâce et qui trouvent enfin aujourd’hui son achèvement.

Une scène inédite mémorable

 

L’édition dvd se compose de 6 dvd contenant chacun un épisode du film sans autre bonus malheureusement qu’un livret de 24 pages réunissant un choix néanmoins conséquent de photos du tournage. Une version chiche certes (même si par ailleurs le dvd de « Versailles Rive Gauche » et son trésor d’inédits concernant les frères Podalydès a sans doute du vider la caisse à bonus) mais qui n’empêche pas cette sortie dvd d’être un véritable évènement et un bel objet à offrir (à soi et puis aux autres) pour les fêtes à venir.

A propos de Bruno Piszorowicz

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