"We Are L'Europe", m. en sc. Benoît Lambert – Théâtre 71 Malakoff

 
We are l’Europe est le 5è volet d’une série entamée par Benoit Lambert et sa troupe en 1999, une sorte de feuilleton théâtral intitulé « Pour ou contre un monde meilleur » et qui a pour objet de « produire un discours direct sur le monde d’aujourd’hui, sans passer par l’intermédiaire métaphorique d’une fable ». 
 
Ce projet prend pour matériel différents textes étrangers au monde habituel du théâtre (essai, conférence etc.), ainsi le premier volet adaptait par exemple l’essai « Spinoza encule Hegel » de Pouy), pour les adapter ensuite à la forme théâtrale. Le livre de Jean-Charles Massera, We are l’Europe, contient la somme des ces propositions de théâtre, ces bribes de dialogue, ces fragments et ces thématiques, une somme synthétisée, rognée, lustrée, développée aussi par Benoit Lambert et sa troupe de 7 comédiens.
 
Durant deux heures le spectateur assiste ainsi à un brassage de questions générales et essentielles toute abordées à l’échelle de l’individu et de sa « laïfe ». 7 personnages arrivent dans ce qui ressemble à une salle de réunion d’une quelconque entreprise, ils discutent de tout et de rien avant d’enfiler leurs costumes de super-héros aux couleurs de l’Europe et d’entamer, entre deux discussions toujours, ce qui semble être une répétition d’un spectacle dédié au projet WALE (We Are L’Europe).

La pièce passe en revue nombre d’aspects de notre vie d’aujourd’hui, un brassage méthodique, drôle (on y rit beaucoup) et implacable où le flou règne non pas dans la mise en scène (dynamique et inspirée) ou le jeu des comédiens (tous parfaits) mais au sein même du contenu, étant entendu que ce qui est ciblé et discuté à travers les deux heures du spectacle reste complexe et que le propos finalement reste avant tout pragmatique, à savoir glaner quelques « outils pour se bricoler une porte de sortie » au sein de cette société qui « part en sucettes ».
 

 

 

L’homme engoncé dans cette Europe d’aujourd’hui et son modèle libéral doit se « construire une subjectivité », là est toute la question de ces deux heures de discussion qui pourraient se résumer finalement à ce que Massera a appelé dans un travail précédent le « All you need is ressentir » (des chaussures qui puent moins jusqu’à la sexualité). Deux heures ponctuées d’intermèdes chantés (piano/voix) où quelques perles de la grande variété française sont ainsi appelées au parloir (des sentiments  de cette jolie plèbe de Starmania à Téléphone en passant par Renaud et Zazie, de qui Massera semble obsédée puisqu’elle était déjà à l’œuvre dans un des livres consacrés à l’épisode Jean de la Ciotat, sans oublier le final collégial autour du Viva la Vida de Coldplay).
 
La fin du spectacle donne à voir quelques trainées de ciel bleu (et jaune) dans l’épais brouillard dressé méthodiquement durant jusqu’alors: 
 
– Coin de ciel bleu déjà par le refus pathologique de Massera (et avec lui du metteur en scène) de donner des leçons ou de dénoncer simplement haut et fort. Non, Massera donne simplement « à lire » de manière générale et ici « à voir ». Point de position de vigie ou de perturbateur conventionné mais quelques questions levées, quelques points détaillés, quelques pistes possibles ouvertes sans que jamais le spectateur (auditeur) ne soit pris par la main et emmené vers l’attendu et le convenu, vers le devenir-meilleur.
 
– Coin de ciel bleu aussi sur la scène avec en dernier ressort l’espoir que « ca va le faire » et qu’il n’y a pas que des mauvaises choses dans ce monde de petits bourgeois occidentaux qui sont dans un système qui part en sucette, qu’un nouveau monde arrive, que de nouveaux  « trucs » se passent. La scène finale voit nos supers-héros du quotidien faire allégeance à l’emblème de l’Europe, devenu un smiley géant, tel les admirateurs d’un veau d’or du 3è millénaire. Une conclusion destinée sans doute à rogner le précédent discours plus velléitaire ou fataliste, à laisser entrevoir un espoir.
 
We Are L’Europe est un spectacle qu’on qualifierait presque d’essentiel tant le texte de Massera se trouve ainsi exacerbé et sublimé par le jeu des comédiens et la mise en scène, ce fameux « All you need is ressentir » encore une fois.
 
Au Théâtre 71 de Malakoff jusqu’au 5 décembre puis en tournée dans toute la France jusque juin prochain.
 

A propos de Bruno Piszorowicz

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