"Versus", m.e.s. par Rodrigo Garcia – Théâtre du Rond-Point

Rodrigo Garcia nous invite à la naissance d’un avatar caché dans une pénombre d’objets et de mots. Ce versus – versant de lui-même – n’est pas une pièce de théâtre, mais une proposition. Proposition au silence, pour mieux écouter les idées qui surgissent loin des verbiages, ou au bruit, pour cacher nos corps fracassés. Le sien se retrouve dans celui des autres, de Buenos Aires à Madrid, du junkie à la prostituée… Il assume toutes les identités et tous les thèmes : Vie et mort, amour et plaisir, les affrontements se font multiples, mais revêtent ici une forme bien plus sage que dans ses précédentes performances.On y retrouve pourtant tout ce qui fait l’essence de son théâtre depuis une dizaine d’années : la nourriture, la pisse, la provocation et l’énergie contestataire d’une jeunesse empêtrée dans une société consumériste. L’immersion débute dès l’entrée en salle, où un fœtus s’anime en toile de fond, observant, peut-être un peu moqueur, nos vies bien rangées. Il dresse une critique des mass medias et de la surproduction à l’origine de nos comportements boulimiques et déviants. Partant de ce trop plein qui nous entoure et encombre la scène, Rodrigo Garcia tente de renaître, dans une obscurité plus poétique, celle de ses débuts, sans gloire, et sans subvention : celle d’une liberté totale.Parce que l’essentiel est ce que l’on cache et non ce que l’on dit, il parle avec exubérance de tout, dans des monologues enragés ou distanciés, et nous noie sous un dispositif d’images vomies, entre l’ETA et un Barracuda tout droit sortie d’une « agence tout risque » kamikaze, entre tartare et singe fou… Il prouve ainsi que sa pièce est une part de cette chose qui n’est rien, car elle se situe en dehors de l’action, nous privant de réaliser par nous-même nos propres expériences. Cette passivité revient comme un leitmotiv : endurance face à tous ces « coups de pute », soumission et jouissance vis-à-vis de nos bourreaux, tout ceci est magnifiquement interprété dans deux séquences miroirs “femme / homme”  versus “vie / mort ” qui articulent la pièce.

Et à part ça ? De l’humour vache et sale, un lapin qui grille, un mouton qu’on égorge, et surtout ces corps machines qui se relèvent sans cesse avec frénésie… Et ces idées personnelles qui forment la trame de cette histoire à FIN, et où l’on retrouve un peu Almodovar à ses débuts, avec cette naïveté et ses comparses attendrissants. Beaucoup de références culturelles aussi, de celles qu’on suit avec amour comme Goya, à celles où l’on va comme une route nécessaire, tel Rousseau, ou cette montagne sans intérêt peinte de manière obsessionnelle par Cézanne.

Un bémol à ce spectacle politiquement actif : le regret d’en avoir peut-être trop vu, et de ne pas être resté dans cette forêt obscure que nous avait promis Rodrigo Garcia.

 

Vous pourrez vous faire une idée sur la pièce du 18 au 22 novembre au Théâtre du Rond-point, puis du 25 au 28 novembre au Théâtre Garonne de Toulouse.

A propos de Marion Oddon

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