"Un Tramway", Krzysztof Warlikowski – Théâtre de l’Odéon

2010, événement majeur sur les planches, l’adaptation du très célèbre Un Tramway nommé Désir, écrit par Tennessee Williams, auteur qui taillait ses personnages dans l’abandon, la tourmente et l’homosexualité (Brick dans La Chatte sur un toit brûlant et ici, Allan). Plus d’un demi-siècle après la publication du livre et le long métrage d’Elia Kazan, le comédien Andrzej Chyra succède à Marlon Brando tandis que Vivien Leigh, qui avait prêté ses traits au personnage de Blanche Dubois, laisse ici la place à l’un des plus beaux fleurons du cinéma français, Isabelle Huppert. Au cours de cette histoire (au titre tronqué en raison du refus des ayants droit du dramaturge, à noter que Wajdi Mouawad a participé à cette adaptation) où la délicatesse et le raffinement se heurtent aux instincts et à la brutalité, le metteur en scène a choisi de mettre en avant l’intériorité de Blanche, dans un chemin empli de sinuosités.Direction la folie, d’entrée de jeu, dans un grand espace scénique. Huppert apparaît avec un short noir satiné, sur un tabouret, balbutie des mots (le poème Bestiaire du coquillage de Claude Roy qui clôturera également la pièce) comme une cokée au fond du gouffre, au milieu d’un vaste décor. Derrière elle, un écran sur lequel s’affiche en gros plan son visage. La gestuelle est disloquée, le personnage paumé dans une existence qui se résume à allumer des clopes, s’enfiler des tord-boyaux et à faire des ablutions. Le tout se déroule aux antipodes de Belle Reve, dans le misérable deux pièces des Kowalski, nom du Polack que la soeur de Stella beuglera dans un jeu de questions-réponses pour décrire le côté rustre de l’homme.Pas d’intimité sur cette scène, froide, éclairée par des néons et où se meut une baie vitrée, une transparence, symbole de la violation d’une vie privée et qui contraste avec la complexité de Blanche. Les reflets du protagoniste dans la vitre apparaissent comme autant de fragments de son identité et telle une contemplation narcissique où l’être, désireux d’être désiré, finit par s’égarer. Le dispositif scénique est soigné : côté jardin, le lavabo où l’on se purifie et côté court, les W.C où l’on dégueule son mal-être et sa répulsion, placés parallèlement à la chambre, lieu où les instincts se déchaînent. Et dans cette promiscuité, l’esprit déchiré ne peut trouver refuge que sous le lit. La limpidité n’est qu’apparence, le moi tente de se dérober de même que cette ampoule triste et nue qu’habille un abat-jour en papier mais il fait l’objet d’enquêtes et est en plein coeur de rumeurs accablantes.

Warlikowski marche sur les traces d’un David Lynch à ses heures aussi expérimentales qu’absconses, juché sur sa haute tour d’ivoire. Sa représentation est un labyrinthe où le fil d’Ariane est aussi ténu qu’un cheveu, voire inexistant. Le metteur en scène claquemure sa pièce dans un fatras de citations littéraires. Toutes ne sont pas dénuées d’intérêt. Les références à l’épisode biblique de la danse de Salomé (Wilde et l’Evangile selon Saint Mathieu), traversé par l’inceste comme dans l’histoire d’Oedipe (Sophocle), apportent une note pleine de tragique et de désespoir bien qu’il n’y ait aucun mort sur scène mais elles se noient dans un sombre capharnaüm. Les longueurs ankylosent la représentation là où l’on aurait souhaité un feu d’artifice émotionnel.

Un Tramway contient cependant quelques instants inouïs comme celui où Renate Jett interpète Common People, l’une des chansons de l’album britpop au titre évocateur – Different Class – de feu le groupe Pulp. Au milieu des quilles, Huppert sautille frénétiquement, flanquée de Florence Thomassin mais la suffocation fait surface, montant d’un cran lors de la projection sur grand écran du texte de La Jérusalem délivrée. Les interludes ne parviennent pas à relancer le rythme de la pièce de près de trois heures et dénuée d’entracte.

L’adapation chancèle également au niveau des interprétations. La distribution contient un gros diamant (et l’on ne s’en plaindra pas), sauf que la pierre, bien qu’elle rayonne de mille feux, relègue les autres comédiens dans l’ombre. Warlikowski tombe dans le piège des réalisations portées par un casting où figure une gigantesque pointure. Les personnages de Mitch et de Stella en pâtissent le plus. Le rôle de la soeur de Blanche s’effrite au fur et à mesure que la pièce avance. Petite déception, aussi, liée à l’interprétation d’Andrzej Chyra, beaucoup moins cinglante que celle du film ou du livre qui, l’un comme l’autre présentaient un Stanley plus bestial et fascinant. Chez Elia Kazan, la première apparition du personnage avait lieu dans le bowling où se déroulait une bagarre et dans la pièce de Tennessee Williams, le mari de Stella entrait en scène en envoyant une viande emballée à sa femme, viande qui symbolisait sa bestialité.

Reste le jeu d’Isabelle Huppert trop présente mais toujours sublime, dans ce personnage confronté au présent et traversé par les désillusions, vivante mais dont la mémoire est habitée par des cadavres, un père défunt, un mari homosexuel qui a porté son revolver en pleine bouche pour s’envoyer ad patres et une vie dans le Sud des plantations à tout jamais perdue. Très belle idée que cette Blanche Dubois qui cite Le Banquet de Platon (le discours d’Aristophane sur l’origine de la nature humaine), sous une forme inerte, tête et bras enfouis dans une étoffe bleue pour se métamorphoser en une femme à l’âme entaillée mais en quête d’un idéal amoureux.

Au final, Warlikowski revisite la pièce du grand dramaturge américain en l’écrasant sous une lourde enfilade de citations littéraires. Il ouvre certes la porte à une riche intertextualité et donne une grande dimension philosophique à la pièce mais au détriment, hélas, de la vivacité d’un jeu pourtant garni d’une scénographie travaillée et porté par l’une des plus illustres actrices françaises. En approchant l’oreille près du joli coquillage, l’on aurait bien aimé entendre triompher cette langue des merveilles…

Jusqu’au 4 juin au Théâtre de l’Odéon

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