« Ce matin plus chanceux au cœur d’une épopée du crime d’aimer

je pose une main tremblante sur la beauté des paysages du corps anodin

au mélange de liens baroques et primitifs adieu l’orgie mâtinée de rituel ancestral

je vois à nouveau la splendeur sauvage et l’élégance fruste des terrains d’homo sapiens

in extremis doux séducteur aux yeux de velours qui me laisse éberlué humilié dépossédé

et brouille aux dernières heures les pistes du bien et du mal

mais tu m’autorises un regard c’est une annonce pleine de promesses une libération un effet magique »,

Karl Lakolak, Erographies d’Incorporelles (Editions Everland).

Le corps nu selon Karl Lakolak : cet obscur objet du désir.

Karl Lakolak est un artiste protéiforme qui  mélange brillamment photographies, peintures, vidéos et performances dans le but de constituer un travail cohérent autant que référencé. Connu et reconnu pour son travail autour du nu et de sa mise en scène, il nous a fait le plaisir de nous recevoir dans son « Petit Théâtre » pour nous parler de son art et de ses inspirations.

Karl Lakolak (c) Alban Orsini

Karl Lakolak
(c) Alban Orsini

Alban Orsini : Karl, quel est ton parcours ?

Karl Lakolak : Je suis né en Vendée et j’ai ensuite vécu pendant 25 ans à Meudon. Très vite je me suis mis à dessiner et je rêvais d’intégrer les Beaux-Arts, mais la situation familiale a fait qu’il était difficile de réaliser ce rêve. Vers 15 ans, j’ai commencé à suivre les cours du soir à l’école d’arts appliqués Duperré mais je n’ai pas pu continuer, une nouvelle fois à cause de la situation familiale compliquée. Je me suis finalement retrouvé journaliste/maquettiste au Film Français. Je continuais de peindre en parallèle : j’étais acharné, frustré de n’avoir pu présenter le concours d’entrée aux Beaux-Arts. J’avançais alors comme je le pouvais de manière totalement autodidacte.

Une femme est ensuite arrivée dans ma vie. On se marie. Elle a tout de suite compris ma peinture, ma passion, et s’est immédiatement approprié mon univers. Malgré la galère, elle m’a beaucoup aidé tant et si bien que j’ai pu, à 30 ans, m’inscrire à la fac de Tolbiac en histoire de l’art et reprendre mes études. J’ai alors décidé d’abandonner la presse : j’étais à mi-temps professeur dans des écoles d’art (en communication visuelle). Cette période a été pour moi l’occasion de découvrir des artistes formidables, des peintres que depuis j’adore. Passionné, je fais ensuite une licence d’art plastique. Je lis beaucoup et découvre Bourdieu, Barthes… Accumulant une somme de connaissances conséquente, je finis par me sentir bien moins autodidacte qu’auparavant, en quelque sorte plus légitime.

(c) Karl Lakolak

(c) Karl Lakolak

Je voulais continuer : faire une maîtrise, retenter les Beaux-Arts, mais il fallait bien travailler pour gagner sa vie. Alors nous sommes partis en province à Cahors. Nous avons trouvé une maison. J’y ai construit un atelier avec mes petites mains et cette ambition d’être Gauguin ou  Van Gogh en Arles. Au bout de 4 ans, les choses n’évoluant pas, nous sommes partis à Bordeaux. Nous y avons acheté une maison magnifique et revendu l’atelier de Cahors. En parallèle, je me suis trouvé un atelier sur Paris et j’ai continué mon travail. J’ai quitté mon emploi d’enseignant pour me consacrer uniquement à l’art, toujours sous la bienveillance de mon épouse.

A.O. : Comment en es-tu arrivé à la photographie à proprement parler ?

K.L. : Sans véritables diplômes, ce n’est pas facile de frapper à la porte des galeries. Les choses se sont beaucoup rigidifiées au niveau du réseau officiel depuis quelques années. J’ai donc dû changer ma façon de travailler et multiplier les pistes pour diffuser mon travail différemment : la danse, le théâtre, même le CNRS… Je me suis mis à développer un art très vivant, me forçant de fait à entrer plus avant dans le réel.

J’ai toujours dessiné des corps nus. Il m’a fallu du temps pour comprendre que dessiner des corps, c’est un peu daté. Un jour j’ai pris un appareil photo. Delacroix utilisait aussi la photographie alors pourquoi pas moi. Bien que je détestais la photo du fait d’un manque de maîtrise technique, je me suis mis à photographier mes modèles. Tout mon rapport à l’autre s’est tout à coup retrouvé chamboulé : le corps dessiné étant différent du corps photographié, il m’a fallu apprivoiser de nouveau l’ensemble, aussi bien au niveau de la technique, que du concept général. Et je me suis mis à recouvrir mes modèles de peinture et à les faire poser nus devant mes toiles.

(c) Karl Lakolak

A.O. : Considères-tu que tu fais de la peinture ou de la photographie ?

K.L. : En utilisant des pigments et en recouvrant mes modèles avec, je reste dans la peinture, mais j’y apporte autre chose. Ainsi, je ne fais plus de peinture à proprement parler : je m’intéresse plus désormais aux avatars de celle-ci. Au début j’appelais ça des « photopeintures », mais finalement, ces photographies sont des tableaux dans le sens plus large du terme. Des sortes de tableaux vivants. Devant ces photos, on est au musée, au théâtre : c’est un jeu sur la représentation, ses codes.  Ainsi immortalisé, le corps devient poupée, statue grecque. Plus que tout, c’est l’histoire de la représentation qui m’intéresse : le corps en fétiche. Il cristallise le désir dans le réel, le fantasme autant que le rêve.

A.O. : Comment gères-tu l’érotisme qui se dégage de ton travail du corps ?

K.L. : Il faut savoir qu’enfant, j’étais très timide, très introverti. L’art m’a dans un sens permis de découvrir ma véritable nature. L’érotisme est partout dans les musées : de Delacroix aux statues grecques, c’est très présent et accepté ; on en trouve dans toutes les salles sans que cela ne choque personne pour autant. Le Louvre dispense à ce titre un érotisme constant qui déjà me troublait beaucoup adolescent lorsque j’y passais des heures. Se retrouver ensuite dans sa chambre pour reproduire en peinture certaines statues, ce n’était pas anodin : c’était une façon de cultiver ce trouble après l’avoir expérimenté.

Le rapport au corps nu implique tout de suite la gestion de l’imagerie érotique, voire pornographique. Quand le sexe masculin devient turgescent lors d’un shooting, qu’en fait-on ? Est-on du côté de l’érotisme si on décide de le représenter ? Si on simule un acte sexuel, se place-t-on du côté de la pornographie ou bien reste-t-on dans l’art ? Quand il y a une érection chez Robert Mapplethorpe, on ne parle pas de pornographie, mais bien d’art, pourtant, le débat persiste : les frontières sont troubles.

(c) Robert Mapplethorpe

(c) Robert Mapplethorpe

Au début, j’avais du mal à assumer cet érotisme qui se dégageait de mon travail. C’était une chose que je cachais par peur qu’elle puisse interagir avec ma vie personnelle et mettre mal à l’aise certains de mes proches.

A.O. : Comment définirais-tu la relation entre l’artiste et le modèle ?

K.L. : Cette relation est passionnante à plus d’un titre parce qu’elle peut être tout à la fois forte, tendre, érotique, détachée ou amoureuse… Elle est comparable à celle liant le psy à son patient, le kiné à son sportif, le chirurgien à son opéré dans la mesure où elle s’installe dans le temps. C’est une relation sociale admise par la société, mais dans laquelle tu peux expérimenter des choses qui pourraient être considérées comme transgressives dans un autre cadre, parce que très justement il s’agit d’art.

(c) Karl Lakolak

(c) Karl Lakolak

A.O. : Ton travail est très référencé. Comment s’est établi ce dialogue intime que tu mets en place avec les œuvres classiques ?

K.L. : On pourrait dire que c’est la découverte de la peinture dans les livres d’histoire qui a tout cristallisé. À l’école, la confrontation avec les œuvres classiques, l’interaction entre peinture et histoire, c’était énorme pour moi. Ça démontrait de manière très forte le pouvoir de l’image, sa réalité. « Le serment du Jeu de Paume » de Jacques-Louis David, c’est indéniablement très fort. J’étais totalement fasciné à l’époque par ce que cela impliquait.

Le Serment du Jeu de Paume de Jacques-Louis David

Le Serment du Jeu de Paume de Jacques-Louis David

Je découvre ensuite le théâtre au lycée et je réalise alors que la peinture est, par essence, un petit théâtre à part entière.

Le Musée du Louvre a enfin fini de sceller cet attachement qui est le mien aux œuvres classiques. Cet immense palais dans lequel on peut entrer et voir des images fascinantes est très vite devenu pour moi un lieu incontournable : à dix-sept ans, j’y passais des jours entiers à copier des corps dans mon petit carnet. Les statues du jardin des Tuileries me fascinaient. Et puis un jour j’ai découvert le travail de Jackson Pollock à Beaubourg et ça a été un nouveau choc. Je me suis alors mis à m’intéresser à l’art contemporain. Tout s’accumulait.

(c) Karl Lakolak

(c) Karl Lakolak

A.O. : Quelles sont tes références justement ?

K.L. : Au niveau de la peinture, j’aime beaucoup la préciosité de certains artistes comme Antoine Watteau. Lorsqu’il représente ses petits personnages dans « L’Embarquement pour Cythère », il choisit de les figer dans la porcelaine de leur jeunesse. Il réussit pourtant à distiller en filigrane une certaine forme de mélancolie dans cette conscience évidente du temps qui passe inexorablement. Cette dualité est magnifique autant que passionnante.

L'Embarquement pour Cythère, Antoine Watteau

L’Embarquement pour Cythère, Antoine Watteau

J’apprécie également le travail d’El Greco pour la mystique et ce rapport si particulier qu’il instaure avec l’univers.  Ses corps qui se confondent presque toujours avec le cosmos dans un rapport frontal à la douleur sont impressionnants.

La Mort de Sardanapale, Eugène Delacroix

La Mort de Sardanapale, Eugène Delacroix

Eugène Delacroix, bien sûr : pour moi il a placé le sexe et les pulsions au centre de  tout. « La Mort de Sardanapale » est en ce sens un chef-d’œuvre total.

Parmi les artistes contemporains, je pourrais citer une nouvelle fois Jackson Pollock pour sa maîtrise de l’art gestuel, Klein pour l’anthropométrie…

A.O. : Quelles sont tes influences en matière de photographie ou bien encore de cinéma ?

K.L. : En photo : Léni Riefenstahl et ses « Noubas de Kau » m’ont fortement marqué au niveau de la représentation des corps peints dans la globalité primaire de la tribu. La représentation des corps masculins de Wilhelm von Gloeden et bien sûr ceux de Robert Mapplethorpe sont  également des références évidentes. Pierre et Gilles encore… Il y en a tant en fait.

Les Nubas de Kau, Léni Riefenstahl

Les Nubas de Kau, Léni Riefenstahl

Au cinéma, ce sont Andy Wharol et Paul Morrissey qui, avec “Flesh”, m’ont littéralement bouleversé. Je vais voir à l’époque l’histoire de ce mec, Joe d’Alessandro, sans trop savoir et c’est une immense claque, autant d’un point de vue de l’ambiance que du sens. Buñuel aussi…

“Pink Narcissus” de James Bidgood encore, qui, malgré son kitsch, est toujours aussi passionnant au niveau notamment de l’esthétique qu’il développe. Je l’ai vu une bonne quarantaine de fois !

A.O. : Il y a beaucoup de figures récurrentes dans tes œuvres…

K.L. : Il y a certains leitmotivs dans mon travail, c’est vrai : la religion, la mythologie… Une figure revient notamment sans cesse : dans la gigantomachie du « Grand Hotel de Pergame », il y a ce personnage central souffrant et très emblématique qui cristallise une dimension souveraine autant qu’érotique. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si elle a également été utilisée par Dali dans « La Pêche aux Thons » : elle est très symbolique ! Je l’ai déclinée pour la série Alkyoneus. Elle revient constamment depuis.

Au-dessus : Grand Hôtel de Pergam (détail) En-dessous : La Pêche aux Thons, Salvador Dali

Au-dessus : Grand Hôtel de Pergame (détail)
En-dessous : La Pêche aux Thons, Salvador Dali

(c) Karl Lakolak

(c) Karl Lakolak

De manière plus globale, j’ai pris pour habitude d’utiliser les figures mythologiques ou bien encore christiques comme des figures théâtrales permettant de raconter des histoires.

A.O. : Quelle est justement l’importance de la mise en scène dans ton travail ?

K.L. : L’art de la mise en scène fait partie intégrante de l’histoire de la peinture, elle est même centrale chez certains peintres comme Velasquez (dans « Les Ménines » notamment) ou bien encore Watteau (« Les Fêtes Galantes »).

Les Ménines, Diego Vélasquez

Les Ménines, Diego Vélasquez

Personnellement, je considère mon art comme un théâtre, je l’appelle d’ailleurs mon « Petit Théâtre » : il s’inscrit dans une utopie.

Mon rêve est mouvant : Marcel Duchamp se baladait partout avec sa « Boite-Valise », je me déplace quant à moi avec ma « Boite-Musée » qui comprend mes toiles que je peux trimbaler dans le train, le métro. En très peu de temps, elles me permettent de créer un décor n’importe où et d’y plonger des corps. Les modèles deviennent alors très rapidement interprètes au cœur même de mes tableaux : parce qu’ils interagissent avec les personnages représentés sur les toiles, ils se mettent à prendre des postures et jouer un rôle. Tout se met en place très naturellement dans cette théâtralité imposée par le décor que je propose aux modèles.

Le "Petit Théâtre" de Karl Lakolak (c) Alban Orsini

Le “Petit Théâtre” de Karl Lakolak
(c) Alban Orsini

A.O. : Quels sont tes projets à venir ?

K.L. : Jusqu’à présent et en parallèle de mon travail photographique, je réalisais des vidéos qui s’apparentaient à des sortes de bricolages sans aucune visée narrative. J’ai décidé depuis peu de me lancer dans le cinéma expérimental en proposant des objets mélangeant narration, peinture, fantasme et représentation. Cela me force à renouer avec l’écriture au passage.

Au niveau photographique, je m’intéresse de plus en plus à des modèles atypiques qui me permettent de m’éloigner des canons classiques de la beauté tels que j’ai pu les travailler jusqu’à présent. Des personnes différentes à tous les niveaux… La notion de beauté est ambiguë et finalement très personnelle. Se confronter à cela est passionnant.

Tout cela va forcément transformer de nouveau ce rapport que j’ai aux modèles, qu’ils soient anonymes, comédiens ou bien danseurs. C’est excitant.

(c) Karl Lakolak

(c) Karl Lakolak

A.O. : Qu’aurais-tu envie d’ajouter que tu n’as pas eu l’occasion de dire durant une interview jusqu’à présent ?

K.L. : J’ai une chance incroyable de vivre tout ce que j’ai vécu. J’ai fait des rencontres magnifiques, et je suis entouré par de gens formidables : ma femme, mon fils, mes modèles… C’est inouï, je ne m’attendais pas à vivre ça. Ma vie est beaucoup plus riche aujourd’hui qu’elle ne l’était lorsque j’avais dix-huit ans, et cela je le dois à l’Art. Merci la vie !

(entretien réalisé le 26 février 2015 à Paris)

A propos de Alban Orsini

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