"Carte Blanche à Ina Christel Johannessen" – Théâtre Silvia Monfort

"…it’s only a rehearsal", Compagnie Zerovisibility Corp
 
Sarah : C’est impressionnant un cerf, tu savais que c’était une si grosse bête ?
Marion : En fait oui, j’avais déjà rencontré ce cerf chez Deyrolle*… Belle bête, qui permet à elle seule de créer une atmosphère intemporelle et un peu solennelle. Moi je ne savais pas qu’un royaume pouvait être aussi épuré, c’était agréable. Cet espace symétrique et strict, à la fois frontière physique et interdits moraux était bienvenu. Cela m’a permis de me projeter complètement dans la danse avec ces deux corps, ceux de Line Tǿrmoen et de Dimitri Jourde.
 
S : Oui, le corps est central, matière brute qui compose néanmoins un spectacle très conceptuel, appelle à la réflexion, à l’intellectualisation. S’il n’y avait pas l’intermède conté, ce serait peut-être même un peu trop intelligent ou élitiste. Amenant des pistes de lecture déjà dessinées par les mimiques, les regards et les élans des corps, on tombe à l’inverse complètement dans la dérision (peut-être même un peu trop vulgarisée). Je ne connaissais pas ce mythe du malheureux Actéon et de la redoutable Artémis, c’est une histoire qui donne un beau relief à la danse, à la rencontre hésitante, voire chaotique et finalement passionnée de ces deux corps. Cela donne une perspective très fine de l’ambiguïté de chacun, de l’homme et de la femme puisque c’est finalement ce dont le spectacle parle. J’apprécie cet art des nuances…

M : C’est d’autant plus intéressant qu’on nous explique ce texte d’Ovide dans la deuxième partie du spectacle, celle où la parole et le second degré entrent en scène. La première partie peut ainsi être interprétée à l’aune de ce mythe ou entrer en résonance avec les affects contemporains, chacun pouvant créer sa propre histoire autour de la trame proposée. C’est aussi une manière de nous dire que rien n’est jamais aussi sérieux qu’on veut bien le croire, même la danse la plus conceptuelle. J’ai apprécié l’exigence, tant dans le dépassement physique que dans la participation active du public, constamment sollicité par le regard de Line. Et malgré cette thématique violente d’une femme en lutte pour la préservation de son sexe, il planait sur ce spectacle une atmosphère finalement assez paisible, amenée je pense par la maîtrise parfaite des deux danseurs, et leurs mouvements aériens nécessitant un abandon total.
S : Le mélange des styles dansés est étonnant, j’y ai distingué une souche purement contemporaine, mélangée à du hip-hop, des figures de sports de combat et même un peu de moonwalk. C’est vivant, d’une énergie constante et soutenue : même dans la répétition rien n’est figé, c’est à proprement parler une véritable « danse évolutive ».

M : Voir deux corps si symbiotiques pratiquant pourtant deux styles de danses très différentes : l’une tout en sauts et en puissance, l’autre, souple et flexible, s’attachant à l’invisible pour dégager une énergie vitale assez intense. Et cette façon dont les corps, extenués mais toujours vibrants, s’accrochent au détour d’un saut ou au hasard d’une courbe, comme des a(i)mants magnétisés. J’ai vraiment vu là l’ombre de Pina Bausch, avec cette ré-appropriation de chacun et ce respect de l’autre…
S : J’ai aimé la musique, ce mélange électro-dramatique, à double rythme, qui marque bien l’atemporalité dont tu parlais, entre mythe et contemporain. Elle s’inscrit aussi dans la dynamique d’évolution, avec un aspect humain et un autre plus mécanique, reflets du temps et de la vie. Et cela ramène au titre du spectacle, à double sens dans sa traduction française ("ce n’est qu’une répétition")…
 
M : La musique est également assez désynchronisée à certains moments… Et ce choix se rapproche de toute la culture urbaine qui imprègne le spectacle, avec la danse, le slam… Il y avait clairement une ambition – réussie – d’indépendance, de démarquer leurs pas, de les inscrire dans leur temps à eux, avec une facétie parfois presque enfantine mais qui renouvelle sans heurt l’univers de la danse contemporaine. Une révolution tranquille en quelque sorte…
 
 
La Compagnie Zerovisibility Corp, dirigée par Ina Christel Johannessen, sera accueillie au Théâtre Silvia Monfort du 3 au 14 novembre, et proposera quatre formes dansées :
 
_”…it’s only a rehearsal”, les 3 et 4 novembre
_”It was November”, les 6 et 7 novembre
_”Thief”, les 10 et 11 novembre
_”I have a secret to tell you (please) leave with me”, les 13 et 14 novembre
 
 
Silvia Monfort Ina Christel Johannessen
(c) Erik Berg
 
*Deyrolle : cabinet de curiosités depuis 1831, la maison implantée rue du Bac à Paris propose des collections d’insectes, de coquillages et d’animaux empaillés en tout genre.
 

A propos de Marion Oddon

A propos de Sarah DESPOISSE

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