“Bangladesh sur le fil”, Munem Wasif – La Brasserie d’Art, Foncquevillers (jusqu’au 30 sept)

« Qu’ils se trompent et qu’ils comprennent mal les conditions de notre profession, ceux qui pensent que le photographe est sélectif et objectif, mais ne doit en aucun cas interpréter son sujet. Il n’existe, pour le photojournaliste, d’autres approches que subjectives, tant il lui est impossible d’être objectif. Honnête : soit ! Objectif : non ! »
W. Eugene Smith

 

 

Le 2 juillet dernier, la très occupée organisation des nations-unies annonçait l’inscription du bassin minier du Nord Pas-de-Calais à la liste du patrimoine mondial de l’humanité. Croisant sur le tarmac de quelque aéroport de la coïncidence nos desiderata d‘éclairage régional. En prévision de futures balades estivales, et puisque nous n‘avions jamais eu l’opportunité de mettre à l‘honneur le pays du Cap Gris-Nez et Blanc-Nez, là voici donc cette première proposition d’exposition à découvrir dans les environs d’Arras.

Du croquet à la photographie : un objectif sport

Munem Wasif est photographe documentaire. Originaire du Bangladesh. Il nait en 1983 à Comilla, puis déménage à Dakha à l‘âge de 12 ans. Diplômé de l’Institut de Photographie d’Asie du Sud de Pathshala, il débute sa carrière comme reporter pour le magazine britannique, le Daily Star, puis travaille pendant deux ans pour l’agence internationale Drik News. En 2007, il est sélectionné à la master class Joop Swart proposée dans le cadre du World Press Photo, et obtient une mention honorable au programme All Roads Photography du National Geographic pour son saisissant portfolio, Old Dhaka – Belonging. L’année suivante, il remporte deux prix : le F25 de la Fabrica et celui du jeune reporter au festival Visa pour l’image de Perpignan. Sa reconnaissance internationale va croissant. Il est notamment cité dans la liste des treize talents émergents de l’année 2008 publiée par le mensuel américain, Photo District News. Il expose par la suite aux quatre coins du monde. Au Cambodge (festival de photographie d’Angkor), en Iran (International Photography Biennal of the Islamic World), au Japon (Tokyo Metropolitan Museum of Photography), en Australie (Fotofreo festival of Photography), aux Pays-Bas (Kunsthal Museum), en Suisse (Fotomuseum Wintertur), à Londres (galerie Getty), à Paris (Palais de Tokyo). Depuis 2008, il est représenté par l’agence Vu. Quand on le questionne sur ses influences, Munem Wasif avance les noms de son compatriote, Shalidul Alam et celui du norvégien, Morten Krogvold. Le premier qu’il considère comme son mentor, il le rencontre au Drik News. Le deuxième au festival de la photographie de Chobi Mela dont le directeur n’est autre qu’Alam. Parmi ses autres sources d’inspiration – dont celles croisées lors de ses études : Barbara Stauss, Trent Park, Abir Abdullah, Amitav Malakar, Raghu Rai -, on peut ajouter Sebastiao Salgado mais aussi et surtout W. Eugene Smith.

Homeland on the run & in the box

La démarche de Wasif est claire. Donner une visibilité à son pays natal, aux populations qui l‘habitent. En dresser un état des lieux en fonction des bouleversements climatiques, écologiques, géopolitiques, sociaux qui le touchent. Rendre la complexité de l’identité bengali. Pour de nombreuses raisons, être du pays facilite les choses. « I want to photography my own country, my people, the joy, the love, the anger, the sadness. I can feel them when I look at my peoples faces », confie-t-il au magazine Enter. C’est cette approche humaniste qui pousse en 2008 la banque suisse Pictet & Cie à lui octroyer une bourse de 25000 Euros pour la mise en images de Chittagong Hill Tracts. Ce projet de développement durable, conduit sous la houlette de l’organisation caritative britannique Wateraid, a pour principal but d’approvisionner en eau potable quelques millions de personnes. Leo Johnson, membre du jury du prix Pictet, évoquait à l’époque le choix de Wasif : « (…) la température augmente, ainsi que les inégalités face à la distribution de l’eau. Nous le savons et pourtant nous y sommes insensibles. L’objectif de ce prix est de combattre cette insensibilité et les travaux de Munem semblent être les plus à même de lutter contre cette insensibilité et de communiquer l’importance cruciale que des projets de développement durable comme celui-ci ont pour la vie de millions de gens à travers le monde.»

A l’actif de ce sympathique passeur, quatre albums : Larmes salées, Under the banyan tree, Street Photography Now et Bangladesh, standing on the edge. Hormis son job d’enseignant à l’Institut de Photographie d’Asie du Sud de Pathshala, il continue de produire des reportages, des Stories comme il les nomme lui-même. Des fragments de vie bangladeshi auxquels il tient beaucoup. Sur les ouvriers des industries de jute (Blood splinter of jute), sur les conditions des exploités de la culture du thé (Tainted Tea), sur les pratiques de l’Islam au quotidien (In God we trust), sur la fête du Charak Puja (Charak Puja) et quelques autres encore à retrouver soit en catalogue soit en édition virtuelle.

– “My photography is instinctive” –

Pour l‘équipement, il fait dans le minimalisme. Bosse avec un Canon 5D et un 28mm f/1.8 prime lens. Mise sur le numérique même s’il concède ne pas être entièrement satisfait des tolérances d‘exposition pour les ombres et les hautes lumières (1). Pour le traitement, il se décide pour le noir et blanc. A ses yeux « la couleur est trop séduisante. » (2) Les contrastes de ses photos sont marqués, avec des clair obscurs soignés et une grande attention portée à la lumière. Comme chez Smith, les cadrages sont très travaillés. Loin d‘être systématiquement frontaux. Wusif préfère tenter l’atypique. Varie ses angles de vue. Pousse parfois au maximum les potentialités des cadrages jusqu’à friser les limites de la lisibilité de l‘image (ex : Old Dhaka-Belonging ). Invite l’œil à dépasser la nature déstabilisante de certaines perspectives de scènes qui gagnent à l’arrivée tant en composition qu‘en originalité. Où le créatif sert la mémorisation de l‘informatif. Au niveau technique, on retrouve quelques caractéristiques flagrantes avec Antoine d‘Agata. «(…) l’emploi récurrent du flou, le refus de la frontalité, l’usage du décadrage et de la distorsion optique. L’ensemble [qui] multiplie les points de vue, l’appareil est penché, levé, baissé, basculé et bougé, amplifiant l’agitation de la composition. »

Ses photos sont tant dramatiques que profondément vivantes. Intenses. Tant prenantes à l’effroi parfois qu’esthétiques. Lyriques. Où, émouvantes, se ressentent deux des nombreuses qualités de Munem Wasif : sa spontanéité et sa rapidité de saisie. « Munem Wasif cadre sec, précis, dur presque. (…) Il nous demande de regarder, de voir, de prendre position. Dont acte» (4), complète Christian Caujolle. Certes, pour certains clichés, on pourrait une fois de plus relancer le débat sur l’ambivalence du médium photographique. La confusion possible avec des installations de land-art, par exemple, lorsqu’on regarde certaines images de Larmes salées. Celle de la problématique de l’esthétisation de la misère, de la douleur. L’évoquer, pourquoi pas. Sûrement même. Faire le procès de la photographie subjective, non. Car l’accompagnement textuel existe. Smith a d’ailleurs toujours insisté sur l’importance de la légende. A encore plus vociféré pour faire respecter sa vision de la photographie. L’expliquant sans cesse. Wasif est de ceux-là, lui aussi, et explicite la sienne dans un livre. Publié en collaboration avec Tanzim Wahab, il s’intitule Kamra.
Verdict mon capitaine ? Photographe à suivre sans conteste, et ça commence tout de suite par un détour à la Brasserie.

 

(1), in entretien au magazine Enter, décembre 2008.
(2), in présentation au Visa pour l’image de Perpignan, édition 2008.
(3), in article du Monde Diplomatique d’Antoine d’Agata cité par Gaëlle Morel dans son essai, Esthétique de l‘auteur, Revue photographique, juin 2007.
(4), in préface à Bangladesh, Standing on the Edge, Publisher – cdpeditions 2008

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