Apichatpong Weerasethakul, "Primitive" – M.A.M. de Paris

L’exposition Primitive est née d’une rencontre. Un jour qu’il se promenait dans un temple près de chez lui, le cinéaste thaïlandais Apichatpong Weerasethakul a rencontré un moine qui lui a donné un petit livre qu’il avait écrit, A Man who Can Recall his Past Lives. Ce livre narrait le destin de Boonmee, vivant dans le Nord-Est de la Thaïlande et capable de se rappeler ses vies antérieures.
Marqué par cette histoire, Apichatpong Weerasethakul se rend dans cette province, visite de nombreux villages, s’imprègne des lieux et s’arrête à Nabua. Des années 60 au début des années 80, cette dernière a été le siège d’une base militaire chargée de mener des opérations contre les insurgés communistes de la région. Des combats eurent lieu et de nombreux paysans se réfugièrent dans la jungle. Ironiquement Nabua est situé dans le district de Renu Nakhon, surnommé “la ville de la veuve”. Selon la légende, une veuve fantôme s’empare de tous les hommes entrant dans son royaume et les entraine dans un royaume invisible rejoindre ses autres époux.
Le projet Primitive consiste à réinventer ce village, intégrer ces différents éléments et à filmer les enfants de ces paysans, qui semblent avoir oublié ce douloureux passé.

"Primitive"

Toute cette histoire aurait pu donner lieu à un long-métrage mais Apichatpong Weerasethakul a choisi de fractionner son scénario en huit courts-métrages (dont un double projeté sur deux écrans, somme et apothéose du projet), rehaussés par quelques dessins, photos et objets qui viennent boucler un parcours riche en émotion et visuellement splendide (mais en pouvait-il être autrement de l’auteur de Tropical Malady ?).
L’idée géniale de ce dispositif est que chaque élément résonne au moins avec un autre, un détail d’un court-métrage se retrouvant le point central d’un autre, comme si Apichatpong Weerasethakul avait conçu un film fractal.
De nombreuses images fugaces viennent à l’esprit : un fantôme, des champs et des rizières, des enfants courent à la poursuite d’une camionnette, rient, se déshabillent, une navette spatiale, un homme abattu, … et de la lumière, partout, un néon, la lune éclairée par le soleil, du feu, des feux. La lumière, symbole de l’enfance, le feu, symbole du pouvoir, de l’évolution de l’Homme mais aussi du danger et du combat.
La caméra scalpel d’Apichatpong Weerasethakul virevolte, bouge, s’arrête, suit chaque mouvement, chaque visage, scrute en profondeur le visage de ces adolescents, à la recherche du passé, du présent, du futur et de la vérité, écoute leur histoire, leurs rêves…

Que dire encore pour finir de vous convaincre d’aller voir cette exposition ? Qui, de nos jours, est capable d’atteindre autant de profondeur (parler du temps qui passe, de la mémoire collective, du cinéma, du spirituel, inviter chaque spectateur à réfléchir à sa propre histoire et au sens de son existence) avec si peu de moyens et surtout en étant aussi accessible (l’essentiel se jouant par les sensations et les images) ?
Au-delà de tout ça, cet incroyable cinéaste ne semble avoir qu’un seul but : donner à voir l’incroyable beauté du monde et à chaque fois c’est immense.

Au Musée d’Art Moderne de la ville de Paris, du 1er octobre 2009 au 3 janvier 2010. Entrée : 5 €.

A propos de Matthieu LOIRE

Laisser un commentaire