Hou Hsiao-hsien – "Poussière dans le vent" (1986)

Le 1er août 2012, Splendor Distribution sortira en salles Poussière dans le vent, dernier volet du cycle “autobiographique” réalisé en 1986 par Hou Hsiao-hsien. Un événement auquel Culturopoing est très heureux de s’associer.

En 1986, avec Poussière dans le vent, Hou Hsiao-hsien, âgé de 39 ans, signe déjà son neuvième long-métrage. En France, sa notoriété ne dépasse alors pas le cercle très étroit des quelques critiques et cinéphiles l’ayant découvert deux ans auparavant avec Un été chez grand-père, Montgolfière d’or du festival des Trois continents nantais. Le grand public, lui, patientera encore une paire d’années pour découvrir ce dernier film en salles. On sait qu’il faudra en fait attendre encore bien plus longtemps pour une reconnaissance publique plus large de Hou Hsiao-hsien, avec Le Maître de marionnettes, Prix du jury à Cannes en 1993, et plus encore Les Fleurs de Shanghai en 1998. Sa filmographie reste mal connue, ses films des années 80 ayant été distribué très tardivement, voire pas du tout, comme Les Garçons de Fengkuei (1983), qui constitue pourtant le “vrai” début de sa filmographie, le film où son style commence nettement à s’affirmer, le film, surtout, où son cinéma se fait nettement plus autobiographique. Poussière dans le vent (qui ne fut d’ailleurs distribué qu’en 1991, assez confidentiellement) s’inscrit totalement dans cette veine puisqu’il constitue même la fin d’une trilogie plus ou moins informelle constituée également d’Un été chez grand-père et d’Un Temps pour vivre, un temps pour mourir (1985), qui retrace plus ou moins fidèlement quelques grandes étapes de la prime jeunesse du cinéaste : l’enfance dans le premier film, l’adolescence dans le second, le début de l’âge adulte dans le troisième. Avant de changer assez radicalement de registre (mais pas de style) en 1989 avec La Cité des douleurs et sa plongée dans les premières années de son pays d’adoption, Taïwan (puisque Hou Hsiao-hsien est né à Canton, en Chine continentale), Poussière dans le vent continue donc de creuser le sillon de la chronique familiale (1).

Wang Chien-wen et Xin Shufen dans "Poussière dans le vent"

Wang Chien-wen et Xin Shufen

Même si ça n’est pas expressément précisé, l’action du film se situe en 1965 (qui correspond aux 18 ans de Hou), soit à une époque où la tension, jamais totalement retombée, est particulièrement vive avec la Chine communiste, que le Kuomintang nationaliste n’avait alors pas renoncé à “reconquérir”, l’inverse étant évidemment vrai. On trouve surtout la trace de ce contexte politique particulier lorsque Wan, le personnage principal (et alter ego du cinéaste), part effectuer son service militaire durant trois longues années, une durée qui dit tout d’un pays vivant en état de guerre latente permanent. C’est presque avec malice et tendresse que Hou Hsiao-hsien matérialise à l’écran cet antagonisme Taipei/Pékin lorsque les soldats taïwanais recueille une famille de pêcheurs chinois égarée au large des côtes de l’île, avec qui la communication est difficile et qui refuse dans un premier temps la nourriture donnée de bon cœur par les militaires au motif qu’elle ne peut qu’être “empoisonnée”.
La longue durée de la conscription de Wan est surtout le ressort dramatique de la fin du film et provoque, petit à petit, la rupture de ses “fiançailles” avec la jolie Huen, qui a fini par céder à la pression familiale et en épouser un autre. Tout le film pourrait s’appuyer sur cette trame de mélodrame absolument classique de l’amour entravé par le destin (c’est par exemple peu ou prou celle des Parapluies de Cherbourg, où la guerre d’Algérie sépare Guy et Madeleine), et s’inscrire ainsi dans le sillage des films de Douglas Sirk, auxquels la traduction occidentale du film précédent de HHH se référait d’ailleurs très explicitement (Un temps pour vivre, un temps pour mourir ne peut pas ne pas évoquer Le Temps d’aimer et le temps de mourir, même si les deux films n’ont rien d’autre en commun). Or, cet épisode n’en constitue que la toute dernière partie, Hou Hsiao-hsien et ses fidèles scénaristes Chu Tien-wen et Wu Nien-jen (2) refusant pratiquement toute exploitation du pathos dans le reste du film, comme le cinéaste le fera dans quasiment toute son œuvre.

"Poussière dans le vent"

Le cinéma de Hou Hsiao-hsien ne joue pas, ou très peu, sur l’identification du spectateur à ses personnages, le plus souvent filmés de loin (voire de très loin dans certains plans-séquences de Poussière dans le vent), leurs motivations et aspirations ne se devinant que progressivement, et pas toujours très clairement (gare aux spectateurs non attentifs !). C’est un choix risqué et qui ne vaudra probablement jamais à ses films d’être projetés en plein air sur la place d’un petit village de la campagne taïwanaise comme l’est un wu xia pian des années 60 dans Poussière dans le vent
En Occident, il en va un peu autrement et, surtout depuis Les Fleurs de Shanghai, on peut se poser la question de savoir si le cinéma de Hou Hsiao-hsien est toujours apprécié “pour les bonnes raisons”. Même si le terme est souvent trop galvaudé, jusqu’à sa caricature, par la critique de cinéma, il y a incontestablement un côté plus âpre dans ses films des années 80, dont Poussière dans le vent est un parfait représentant. Les plans y sont évidemment très composés, la nature taïwanaise superbement magnifiée (les Portugais n’avaient pas baptisé l’île Formosa, c’est-à-dire “belle”, par hasard en la découvrant), mais le film ne sacrifie jamais à la “pose” esthétisante qui fait parfois la limite de certains de ses films de ces quinze dernières années et a pu leur donner un côté glamour (3) dont ce film-ci est presque entièrement dépourvu.

Hou Hsiao-hsien (à gauche) et Li Tianlu sur le tournage de "Poussière dans le vent"

Hou Hsiao-hsien (à gauche) et Li Tianlu sur le tournage de “Poussière dans le vent”

Poussière dans le vent marque également la première collaboration entre HHH et Li Tianlu, qui campe ici un pittoresque et assez lunaire grand-père, que l’on reverra dans La Fille du Nil et La Cité des douleurs, mais bien évidemment surtout dans Le Maître des marionnettes, qui lui est tout entier consacré. Le travelling avant en train du début du film entretient également de troublantes correspondances avec celui d’un film postérieur d’une dizaine d’années, Goodbye South, Goodbye. Le train est ici surtout ce qui sépare la campagne (le Taïwan des années 60 est encore un pays très rural, bien loin de l’image que l’on peut s’en faire aujourd’hui) de la ville, où les jeunes personnages du film espèrent y trouver une vie correspondant mieux à leurs aspirations. Il est aussi probablement l’instrument qui à la fois sépare et relie les générations, un peu à la manière des films d’Ozu, dont il était finalement extrêmement logique que Hou Hsiao-hsien signe le joli film-hommage Café Lumière, tourné à Tokyo en 2003. Comme chez Ozu, d’ailleurs, la vie s’écoule lentement dans les films de Hou et chaque chose y retrouve une importance qu’elle n’a peut-être plus ailleurs…

(1) Faisons ici l’impasse sur La Fille du Nil (1987), qui, s’il permet à HHH de rencontrer son futur comédien fétiche Jack Kao (La Cité des douleurs, Good Men, Good Women, Goodbye South, Goodbye, Les Fleurs de Shanghai, Millenium Mambo), est plutôt un retour à ses films des débuts et en tout pas l’une des œuvres les plus significatives de sa filmographie.
(2) Ecrivaine, Chu Tien-wen est la coscénariste de la plupart des films de HHH,
des Garçons de Fengkuei à Three Times. Wu Nien-jen a également régulièrement collaboré avec Hou mais également avec Edward Yang, dont il fut à la fois le scénariste (pour Taipei Story, dont le rôle principal était tenu par… Hou Hsiao-hsien !) et l’acteur occasionnel (en particulier dans le fameux Yi Yi, dont il était le personnage principal).
(3) En même temps, comment ne pas faire un film glamour quand vous filmez une beauté aussi sublime que Shu Qi ?…

A propos de Cyril COSSARDEAUX

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