Yasmina Adi – "Ici on noie les Algériens"

En reprenant le slogan éponyme « ICI ON NOIE LES ALGERIENS » inscrit sur le quai Conti et immortalisé par le cliché de Jean Texier(1), Yasmina Adi dont il s’agit ici du second documentaire(2) inscrit volontairement son travail dans une démarche mémorielle plus qu’historique. La jeune réalisatrice livre dans Ici on noie les Algériens, un document pour mémoire alliant images d’archives et témoignages contemporains, qui sort à l’occasion du 50ème et triste anniversaire du massacre et de la féroce répression de la manifestation algérienne à Paris du 17 octobre 1961.

Plus méconnue des français et souvent confondue avec la manifestation du 8 février 1962 dite de Charonne(3), la manifestation des algériens du 17 octobre 1961 pour protester contre le couvre feu instauré et qui leur est imposé par l’État français en la personne du Préfet de Police de Paris d’alors, Maurice Papon, a bénéficié de divers traitements documentaires ou de fiction(4).
Ici on noie les Algériens de Yasmina Adi présente pour le moins deux éléments nouveaux qui lui confèrent une originalité pour ne pas employer le terme d’utilité dans sa contribution à une meilleure connaissance historique. La réalisatrice confie que c’est à l’occasion de la sortie de son précédent documentaire et des débats qu’il a pu susciter, qu’il apparaissait clairement que les deux événements étaient souvent confondus : la manifestation de Charonne bénéficie dans les manuels scolaires d’un traitement un peu plus consistant dans les programmes d’enseignement de l’Histoire(5) au Collège et au Lycée.

En ce sens, le documentaire, et c’est sa première qualité, vient palier à une carence mémorielle tant du côté algérien que français, en choisissant de présenter de manière condensée voire ramassée des documents d’archives de nature diverses (archives de la préfecture de Police, photographies et actualités de l’époque) ainsi que des témoignages actuels qui couvrent la manifestation du 17 octobre, sa répression et ses suites jusqu’à la fin octobre. Il met ainsi en évidence, sans volonté « réquisitoriale », des témoignages divers mais concordant qui attestent des violences perpétrées à l’égard des algériens, des morts et cadavres jetés par dessus la Seine, tout comme le caractère pacifique de la manifestation.
En choisissant de prendre comme axe majeur, des témoignages recueillis cinquante ans plus tard, et de mettre en relief la dimension humaine de ces tragédies, Yasmina Adi fait assurément oeuvre de mémoire dans le sens le plus cicatrisant que peut constituer ce terme. C’est la seconde force de ce documentaire qui s’ouvre par une longue et très émouvante séquence d’une veuve parcourant en voiture les quais de la Seine, se souvenant à voix haute du jour où cinquante ans plus tôt elle vit son mari pour la dernière fois. A l’interstice de l’histoire officielle, de celle relatée par la presse et par les témoignages de ceux qui participèrent comme acteurs ou témoins à la manifestation du 17 octobre 1961, Yasmina Adi inclut ainsi de façon presque expérimentale, le spectateur autant algérien que français, privilégiant le procédé de la présentation simultanée des témoignages à celui d’une narration chronologique en voix off plus classique.


 

D’aucuns pourraientt éprouver une certaine frustration quant au traitement purement historique des archives présentées cinquante ans plus tard qui auraient pu être davantage exploitées (on pense notamment aux archives audio de la police) mais le parti pris de la réalisatrice trouve sa justification et sa cohérence notamment dans le fait de n’avoir pas non plus négligé les témoins français acteurs ou spectateurs pour qui cette journée demeure une blessure dans leur histoire personnelle pour ne pas dire dans la mémoire nationale. Par ailleurs la force des photographies, notamment celles prises au palais des sports ou furent parqués une partie des 12 000 algériens arrêtés n’est pas sans rappeler, d’autres images et d’autres temps où l’on raflait, qui se suffisent en elles-mêmes…
Dans une France qu’elle n’occulte pas, et à l’heure où les français se rendent au cinéma voir Le Cave se Rebiffe, Yasmina Adi parvient à trouver le ton juste, la pudeur qu’il convient, celle de ne jamais sombrer dans une exploitation spectaculaire des images notamment par le choix d’une bande son aux sonorités parfois « jazzy » d’une grande sobriété mais aussi en ayant su ne pas multiplier inutilement les témoignages, d’une grande dignité.

Ainsi cinq ou six témoins servent de fil conducteur et déroulent leur récit à mesure où les événements s’enchaînent, chacun avec la singularité de son parcours : celui de Madame Ghennoudja Chabane apparaît comme un pivot du documentaire. Seule femme à témoigner de la manifestation à laquelle elle a pris part, à recevoir des coups, à parler des autres femmes ayant perdu leur mari, de ses frères « beaux dans leurs habits du dimanche » sa voix porte et parvient même à nous arracher un sourire au milieu de la tragédie, rappelant sa réponse face aux insultes et aux coups de crosses « De Gaulle au poteau, Soustelle à la poubelle, l’Algérie aux rebelles! ». Ainsi en est-il également du témoignage saisissant du conducteur de la RATP chargé de conduire les algériens vers des centres de détention sur ordre de la police ou celui d’un agent hospitalier de Sainte Anne relatant dans quelles conditions les médecins et le personnel hospitalier sont parvenus à faire sortir des femmes algériennes menées à Sainte Anne pour y être internées.
 

Laissant de côté le débat auquel peuvent se livrer les historiens notamment sur les chiffres et le nombre de morts (celui-ci oscille de 60 à 200), une présentation plus ténue du contexte historique précis, Yasmina Adi parvient à exposer et à interroger justement l’histoire, sans nulle autre justification que celle d’un implacable constat que le titre porte en lui-même : Ici on noie les Algériens.

Le documentaire sort en salles le 19 octobre, deux jours après le cinquantième anniversaire de la commémoration du 17 octobre 1961. Il est utile de le rappeler tant se multiplient les initiatives visant à la reconnaissance par l’État français de la répression policière qui s’est abattue sur la manifestation du 17 octobre 1961.
En effet, le même jour sort en salles Octobre à Paris du cinéaste Jacques Panijel, tourné dans la foulée des évènements, ce film a été censuré jusqu’en 1973. Il ressort mercredi précédé d’une préface de mise en perspective du cinéaste Mehdi Lallaoui. De même Raspouteam un webdocumentaire produit par Agat Films, INA.fr, Politis et MRM très complet  et interactifsur le massacre du 17 octobre 1961.  est sorti le 17 octobre 2011.
Dans le volet éditorial, à l’époque des faits, les journalistes Marcel et Paulette Péju avaient recueilli des témoignages accablants réunis sous le titre Le 17 octobre des Algériens qui est publié pour la première fois aux Éditions La Découverte, augmenté d’un texte de l’historien Gilles Manceron, La triple occultation d’un massacre.
Diverses cérémonies de commémoration ont d’ores et déjà eu lieu, ainsi un boulevard du 17 octobre 1961 a été inauguré dimanche 16 octobre à Nanterre. A Paris, Bertrand Delanoë a déposé une gerbe en présence de l’ambassadeur d’Algérie, Missoum Sbih devant la plaque commémorative de l’évènement dans le IVe arrondissement et une manifestation silencieuse a eu lieu lundi 17 octobre avec le même itinéraire que celle de 1961.
De son côté le site d’information Médiapart a lancé un "Appel pour la reconnaissance officielle de la tragédie du 17 octobre 1961" qui a déjà recueilli près de 8 000 signatures et signé par des centaines de personnalités comme Raymond Aubrac ou Stéphane Hessel. De même, le collectif 17 octobre 1961, dont font partie le Mouvement contre le racisme et pour l’amitié des peuples (MRAP) et la Ligue des droits de l’Homme (LDH), a demandé, comme chaque année que “les plus hautes autorités reconnaissent les massacres commis par la police parisienne”.
 
Pour mémoire aussi et enfin, le terme de « Guerre d’Algérie » a été officiellement adopté en France le 18 octobre 1999 soit près de 40 ans après les accords d’Evian octroyant leur indépendance aux algériens..
1) Cette inscription fut le fait de membres du Comité pour la Paix en Algérie, Jean-Michel Mension, aka Alexis Violet l’un deux l’a revendiqué dans son livre "le Temps gage", éd. Moisson rouge, 2001. C’est aussi l’image emblématique utilisée depuis la fin des années 90 de L’association 17 octobre 1961: contre l’oubli.
2) L’autre 8 mai 1945, Aux origines de la guerre d’Algérie 2008
3) Manifestation à l’appel du PCF et autres organisations de gauche contre les agissements de l’OAS en Algérie et qui couta la vie à 8 manifestants au métro Charonne, morts d’étouffement et de fractures au crâne.
4) On retient l’excellent documentaire Octobre à Paris de Jacques Panijel réalisé peu de temps après les faits et l’adaptation de Meurtres pour mémoire de Didier Daeninckx par Laurent Heynemann pour la télévision, qui met en relief et en coïncidence la répression du 17 octobre par Maurice Papon et l’implication directe de celui-ci comme secrétaire du préfet de la Gironde, dans la déportation de juifs vers l’Allemagne en 1942. Le roman comme le film sont notables car il s’agit surtout du premier ouvrage et film à faire état de la forte répression du 17 octobre 1962 et relier le rôle de Maurice Papon en 1942 et 1961. Il est regrettable qu’il n’existe aucune sortie DVD du film de Laurent Heynemann, interprété par Christine Boisson et Christophe Malavoy…
5) Le traitement de la guerre d’Algérie figure au programme d’Histoire de la classe de 3ème au Collège et de Terminale au Lycée, dans les chapitres consacrés à la décolonisation française.
 

A propos de Laura TUFFERY

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