Xavier De Lauzanne – "Enfants Valises"

Déjà, le titre du film interpelle celui ou celle qui découvre ces deux mots accolés pour la première fois : Enfants et Valises. Il s’agit bien d’un oxymore, d’une association qui relève a priori de réalités contradictoires. L’enfant occidental n’a rien à faire avec une valise en permanence ; même si elle sert de plus en plus souvent, à la garde alternée, aux familles recomposées, etc., symboliquement, ce n’est pas à lui de la porter. Le rôle de la valise reste le plus souvent dévolu à ses vacances, quand sa famille peut lui en offrir…
 
Dans le grand tout et n’importe quoi langagier de notre époque bavarde, l’oxymore n’est plus seulement une expression forte d’évocation et de sens, libre et ludique, voire poétique. Avec beaucoup d’autres figures de style, elle participe à une sorte d’abêtissement contagieux, masqué et souvent inconscient, tel un reflet des contradictions, des mensonges, des faillites, de la lâcheté et de la violence de nos sociétés néo-libérales.
 
A l’opposé de ces dérives, le titre du film de Xavier de Lauzanne, Enfants Valises, investit d’un sens profond et méconnu, la collision faite entre ces deux mots. Les Enfants dont il est question dans ce film documentaire singulier, ont émigré en France, rapatriés, expatriés, réfugiés, illégaux, etc. Ils ne maitrisent pas -bien- la langue et au regard de l’article L 131-1 du code de l’éducation, ils ont les mêmes droits et obligations à l’instruction que tout autre enfant de six à seize ans. L’Education Nationale offre à ces jeunes étrangers un cursus adapté, particulièrement centré autour du perfectionnement en français.

 

Le film s’ouvre sur un très jeune adolescent africain cadré de près, Thierno. Intimidé mais souriant, il regarde la caméra en alternance avec ce qui l’entoure ; ses regards sont vifs et amusés. Une voix en off a déjà commencé l’appel du matin. Le panoramique qui suit révèle une salle de classe mixte, aux élèves métissés et plutôt sages. La séquence s’arrête brièvement sur le profil de Julie Legrand, la professeure de français, qui lit le nom des élèves penchée sur son bureau. Et elle se poursuit par de courts plans serrés sur quelques enfants souriants, bavardant entre eux, distraits mais attentifs, et sur le générique. L’appel se termine par un bâillement démonstratif du jeune Thierno, et de la réprobation douce mais appuyée de Julie. Aucun nom et prénom n’aura été écorché par la prof, et le cours peut commencer…

 
Les vingt-cinq enfants inscrits dans cette classe d’initiation au français, représentent quinze nationalités différentes, presque toutes africaines. Lorsqu’ils se présentent un à un devant le tableau, avec leurs parcours hétéroclites et difficiles, tout spectateur est déjà en empathie. Ils semblent avoir tous en commun une même souffrance, avec laquelle ils essaient de vivre, celle de l’absence ; le plus souvent, celle de la mère ou de la grand-mère, sinon celle de la famille, de la fratrie ou de leur pays. La vie ne les a pas épargnés. Beaucoup sont là à cause de la misère. Certains ont fui des guerres, d’autres des dictatures, d’autres encore ont été abandonnés, ont rejoint un parent d’une famille éclatée, ou sont orphelins.
 
C’est en riant, y compris d’eux-mêmes, qu’ils racontent brièvement le cœur de leur existence passée. Quelques-uns n’ont connu que l’école coranique ; d’autres ont dû balayer la maison de leurs professeurs ou leur acheter du pain ; d’autres encore ont été privés d’une fréquentation régulière de l’école, etc. Et puis, dans quelques pays d’Afrique, comme le dit en riant Aboubacar dans l’hilarité générale : « En Afrique, si tu veux manger, il faut voler. », alors l’école…

 

 

Deux garçons congolais et malien, Juloic et Kalifa, sont véritablement sidérants ; ils parlent de la France, de leur amour pour ce pays, et de ce qu’ils en attendent. Ils énumèrent avec leurs mots ses valeurs fondatrices, républicaines et universalistes : le pays des Droits de l’Homme du Citoyen et des Lumières, l’égalité des droits, une France terre d’accueil, etc. Telle une terrible leçon, qui s’achève par une phrase pure et simple de Kalifa : « la France est un pays fidèle, généreux… qui veut vivre avec tout le monde » !

 
Une France telle qu’ils l’ont imaginée, mais de loin ; une France telle qu’elle devrait être pour coïncider à son histoire post coloniale et républicaine, la pire comme la meilleure ; une France qui n’aurait eu de cesse de se démystifier elle-même, pour devenir enfin ce qu’elle prétend être… Ces quelques mots des deux adolescents assomment littéralement le spectateur citoyen, cent fois plus qu’une interrogation surprise, quand on n’a pas révisé ! La honte submerge le « on » du vivre ensemble ; ce « on » d’où qu’il vienne, incapable de se nourrir de la diversité et d’accepter le fait qu’elle est un atout.
 
La salle de classe des Enfants Valises, lieu Premier du film, banale et froide, semble être néanmoins un écrin protecteur et bienveillant : « une deuxième maison » selon les mots de Dalel, jeune algérienne qui vient de retrouver sa mère après sept/huit ans passés loin d’elle. Les deux professeures qui alternent, sont exceptionnelles de par leurs qualités psychologiques, éducatives et pédagogiques. Leur disponibilité pour les ados est sans limite aucune, des coups de fil passés le soir pour trouver un stage, résoudre un problème d’orientation, jusqu’à tenter sans jugement aucun, de « sauver » un élève qui a commis une faute grave. Le savoir-faire de ces « profs », leur patience, leur douceur, leur passion pour enseigner suscitent l’admiration. 
Pourtant les fondements du projet éducatif pour ce type de classe, sont semblables à ceux de « la Laïque ». Ils reposent eux aussi sur les principes républicains, universalistes et rationalistes, datant de J. Ferry. Les particularismes identitaires, qu’ils soient géographiques, culturels, religieux, etc., doivent rester à la porte de toutes les classes de la République, y compris de celle-ci, mais en douceur. La tradition française et ses principes universels nient les différences et les minorités ethniques. L’école se doit de privilégier une intégration « daltonienne », guidée par l’idée d’égalité des chances, tout en gommant chaque particularisme.
 
Ses applications dans « les quartiers » à forte population française d’origine africaine, devenus zones d’éducation prioritaires, sont de plus en plus inefficaces, voire négatives, malgré quelques petites mesures incitatives à la discrimination positive. Avec un taux d’échec élevé, ces écoles continuent de vouloir -faire- croire en leurs mythes fondateurs et en leurs principes indifférencialistes. Ce manque d’évolution et d’adaptation accentue le repli sur soi communautaire. Heureusement, chaque école et collège, chaque enseignant(e), conscients des limites et des échecs du système, garde une faible marge de manœuvre et de liberté ; qu’ils -ou elles- l’utilisent ou pas, reste une question d’éthique limitée par le critère de la nationalité.[1]

 

Dans la classe des Enfants Valises, personne n’est encore français. Les deux professeures disposent d’une relative autonomie, d’outils éducatifs appropriés, à même de faire émerger à la fois une construction identitaire républicaine et une ébauche de multiculturalisme. Quelque part entre le système éducatif anglais qui tente d’intégrer l’ethnicité, et celui de la France que ne veut pas la voir, cette classe unique en son genre essaie, plus en théorie qu’en pratique, de faire cohabiter ces deux modèles. Le projet éducatif et pédagogique n’en reste pas moins exceptionnel, comparé aux classes conventionnelles, Z.E.P. comprises ; même s’il est avant tout motivé par l’apprentissage de la langue française, seule « porte d’entrée » possible. La personnalité généreuse des enseignantes, leur relation aux enfants fortement impliquée, ouvrent quelques fenêtres sur l’enrichissement qu’offrent la diversité et la curiosité de l’autre. 

 
Les activités pédagogiques se succèdent, toutes plus créatives et amusantes les unes que les autres. Que ce soit les cours d’expression orale de Sandrine Montin commençant par des étirements, l’apprentissage des sens multiples d’un mot par une chanson, la visite de personnes âgées venues témoigner de leur expérience, de leur rejet du racisme et de l’antisémitisme, et partager leur amour de l’autre… Tout paraît les passionner. Ils se prêtent même à un jeu étonnant, celui d’écrire un texte sur la personne qu’ils aiment par-dessus tout. Le résultat est enchanteur, émouvant, drôle et poétique, avec les personnes âgées comme complices.     
 
Les thèmes du racisme, des préjugés, de la peur de la différence, sont aussi abordés par la force ; la force des expériences vécues une fois sortis de la classe, dans la rue, dans les transports, pendant les stages. Les français dits « de souche » croisés dans le film, et ceux dont parlent les enfants, sont au mieux condescendants avec eux et laissent transparaître leurs a priori : des séquences au sourire assuré ! Au pire, ils sont antirépublicains et ouvertement racistes. Dalel la jeune algérienne constate, toujours souriante, un peu résignée et avec une grande douceur, qu’ici, elle n’entend que les chiens aboyer, tellement les français sont peu communicatifs.
 
 
 

Plus le film se déploie, plus cette classe semble se rapprocher d’un idéal éducatif. Les adolescents s’accrochent, suivent, jouent le jeu et s’amusent beaucoup avec ce qu’il leur est demandé. Surtout, ils respectent et aiment leurs profs, même Hamza, un élève pourtant au bord de l’échec et de la rupture… Il suffit que, dans la dernière partie du film, surgisse un problème cruel de conséquences, tel un climax de fiction, pour que le rêve s’écroule, face à une réalité devenue banale dans toute autre classe de la République. La haine et la violence remplace un temps la quiétude et la richesse des échanges. La parole, cette fois, est prise par les enfants pour invectiver, menacer, accuser, hurler, et elle ne suffira pas… Seules la psychologie, la tolérance, la douceur encore, distillées par Julie, permettront d’éteindre cet incendie. Même si quelques braises continueront à rougeoyer…       

 
La mise en scène est à la hauteur de son sujet. La caméra de Xavier de Lauzanne alterne entre fougue et sérénité, toujours passionnée par les enfants. Elle filme la cour de récréation mais à travers une fenêtre, elle s’interdit de filmer la séquence où tout bascule, bref elle respecte toujours la timidité et la pudeur des adolescents. Les très gros plans sont inventifs, toujours évocateurs et saisissants. Les mouvements de caméra sont vifs quand la situation l’exige. Mais elle sait aussi ralentir ou se poser, quand les circonstances, drôles ou pas, l’y invitent. Les plans raccords aident à explorer la réflexion suscitée par le sens des séquences. Les prises de son cueillent, à la fois par leur audace et par leur tact. Le montage du réalisateur est une réussite complète, nuancé, énergique et déterminé. La musique originale, jazzy et un peu lounge, accompagne l’optimisme presque à toute épreuve des ados.
 
Une seule interrogation : qui sont Les Personnes Agées tellement belles et altruistes, invitées dans la classe et non créditées au générique? La force de leurs témoignages, de leur sagesse, de leur investissement positif auprès de ces jeunes, rappelle une évidence à nos sociétés frappées d’immédiateté, d’ignorance et d’amnésie. L’élaboration d’une conscience qu’elle soit politique, civique, civile et morale, ne s’apprend pas seulement, elle se transmet aussi et surtout… Aujourd’hui, l’enfance puis la jeunesse bientôt éternelle(!) sont devenues une espèce de norme, l’épicentre de la vie occidentale, d’où tout semble partir et arriver ! Du Japon aux Etats-Unis en passant par l’Europe, le « jeunisme » qui se consomme jusqu’à l’indigestion, ne laisse que très peu de place à l’histoire, au vécu et à la mémoire. Bientôt et le plus tard possible, ces personnes auront disparu. Manquer ces témoins vitaux du siècle passé qui semble avoir été régi par une pulsion de mort, ce serait s’exposer à rester en « barbarie ». Les personnes âgées, souvent seules et éclairées par l’expérience, devraient pleinement faire partie de l’Education Nationale : un rêve insensé !?
 
Enfants Valises est beau et magistral de bout en bout, posant mille questions essentielles plutôt qu’une, sur les « valeurs » défaillantes qui prédominent aujourd’hui dans la vieille Europe. En France, un gouvernement chassant l’autre, les politiques restent. Qu’il s’agisse de l’immigration, de l’attribution de la nationalité, du « problème » des sans-papiers, des Roms, du droit de vote des étrangers, de leur intégration, et de « la Laïque » toujours laissée pour compte et nécessiteuse, le constat est effrayant. Depuis un quart de siècle, nos dirigeants utilisent à tout-va ces questions sociétales et civilisatrices en les simplifiant, en les niant même, pour les transformer en lignes de séparation, en crispations, en peurs, et en bulletins de vote. Le pire pour l’avenir de la société civile, serait qu’ils arrivent à installer – plus durement encore – cette angoisse devant l’altérité, cette trouille du vivre ensemble, de l’entraide, etc. Pour le coup, l’histoire « nationale » en train de se faire pourrait ressembler à d’autres passées, ou l’horizon ne cessait de s’assombrir…

 

 

Deux-trois ans après le tournage, quand Xavier de Lauzanne téléphone à quelques-uns, et aux jeunes filles Iako et Dalel, pour savoir ce qu’ils et elles sont devenus, ces désormais jeunes adultes ont bien commencé à poser quelques valises, pour avancer dans la vie ici en France. Si l’optimisme et l’opiniâtreté s’entendent, il faudrait être d’une autre planète pour ne pas s’apercevoir que le chemin sera long pour devenir français. Hamza, le jeune à fleur de peau et sensible, a disparu ! Pour passer de sans-papiers à sans-papiers hors la loi ? Peut-être… Même s’il demanda mieux plus d’une fois.

 
Enfants Valises est un film primordial, si on souhaite ouvrir les yeux ou les garder ouverts, c’est selon, sur notre monde de moins en moins partagé, et ses multiples questionnements.
 


[1] Lire à ce sujet : « Minorités, ethnicité et citoyenneté : les modèles français et anglais sur les bancs de l’école » Maroussia Raveaud, revue française de Pédagogie n° 144.

A propos de Christophe Seguin

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