L’édition de The boys in the band, juste après ces mois de débat qui ont agité la vie politique française autour du mariage pour tous, prend une résonance particulière. Avec ce quatrième long métrage réalisé en 1970, William Friedkin montre déjà son goût pour les marginaux à travers le portrait d’une bande d’amis homosexuels, de leurs désirs d’intégration au sein de la société et des problèmes qu’ils  rencontrent.Deux ans séparent The boys in the band de The birthday party, le troisième film pour le cinéma que William Friedkin réalise en 1968. Ces deux œuvres, en plus d’être toutes les deux des adaptations de pièces de théâtre, partagent beaucoup de points communs tout en amorçant, aussi bien dans la mise en scène que dans les thématiques abordées, un virage dans la carrière du réalisateur. Si, dans sa période pré The French Connection, Good times et The night they raided Minsky’s posent déjà des bases, The birthday party, d’après Harold Pinter, s’avère pourtant être le premier film le plus représentatif de son cinéma. Des thèmes tels que la paranoïa et la manipulation sont déjà évoqués dans une atmosphère chargée d’ambiguïté où se croisent les rôles de dominants et de dominés. Dans ce huis-clos, William Friedkin fait preuve d’un dynamique sens du découpage et de la mise en scène grâce à une caméra sans cesse en mouvement.
Tous ces motifs se retrouvent dans The boys in the band, transposition à l’écran d’une pièce à succès de Mart Crowley. À la vision de cette adaptation par le futur réalisateur de The exorcist, impossible de ne pas penser à la comédie d’Harold Pinter : Michael, jeune auteur et comédien de théâtre, organise une petite fête à l’occasion de l’anniversaire d’Harold, un de ses anciens amants. Ils se retrouvent donc, à quelques amis, dans son appartement new yorkais, pour une sauterie des plus intimes. Seulement, la soirée ne va pas se passer comme prévu, l’aspect festif laissant peu à peu la place à un jeu de pouvoir où les règlements de compte sont de mise. En effet, l’arrivée impromptue d’un ancien camarade hétérosexuel de lycée de Michael va quelque peu refroidir l’ambiance.Le film s’ouvre sur Harold, dandy dont le narcissisme est souligné par un plan de lui se reflétant dans un miroir de salle d’eau. Sur la surface réfléchissante, seuls ses pieds dépassent d’un bain moussant et un peu de sa chevelure apparaît. Comme le réalisateur dont le nom s’affiche à ce moment sur l’écran, il est à la fois présent et absent. Cette façon d’être à l’écran sans vraiment y être le rend mystérieux et intriguant. Par la suite, son absence physique du métrage durant une quarantaine de minutes ainsi que son arrivée tardive à la fête l’élèvent au rand de démiurge. L’attente qu’il suscite fait de lui le véritable organisateur de la soirée, tout le monde parle de lui, tout le monde l’attend, parfois avec fébrilité.
Quand, enfin, il fait son entrée, William Friedkin lui réserve un traitement de faveur, en présentant le personnage par le biais d’inserts qui imposent non seulement l’aspect dandy du personnage, mais montre également qu’il est maître de la situation. Chose que souligne l’intéressé en marchant, tout en déclamant sa tirade avec nonchalance, vers un Michael filmé de dos en amorce : personne ne peut aller à l’encontre d’Harold qui avance et écrase toute adversité. Ainsi, William Friedkin renoue avec cette image de personnage ambigu, élégant et corrupteur, déjà mis en scène dans son premier film, Good times. George Sanders y prêtait alors ses traits et sa prestance toute aristocratique pour incarner un producteur presque méphistophélique.Chez William Friedkin, cette récurrence incarne le Mal, séduisant et manipulateur. Entre hommage au dramaturge britannique Harold Pinter et alter ego du réalisateur, cet Harold-là se place au-dessus de toute cette petite assemblée, semble bienveillant alors qu’il sort quelques piques ou ne fait qu’enregistrer les informations et compter les points. Sans lui, le petit monde de Michael n’existerait pas. Lors du jeu cruel qu’impose le jeune dramaturge, assis au bureau où se trouve la machine à écrire, Harold apparaît comme celui ayant le pouvoir de vie ou de mort sur son entourage.
Alors qu’un orage éclate, obligeant les personnages à se retrancher de la terrasse au salon, William Friedkin verrouille de même sa mise en scène. Tous se rejoignent entre les murs de l’appartement de Michael et les caméras du réalisateur ; plus un seul plan extérieur ne viendra aérer une atmosphère de plus en plus étouffante. Le réalisateur enferme ses personnages dans des compositions en amorce, reflets de leur propre emprisonnement. Comme le montre une série de plans montés dans l’axe sur des projecteurs qui s’allument, les protagonistes se retrouvent sous les feux de la rampe. Seulement, au lieu de commencer, le spectacle de la représentation est terminé et les masques tombent.Au son du tonnerre qui claque, les passions se déchaînent dans cet appartement new yorkais où chacun laisse s’exprimer ses peurs, ses frustrations et ses regrets. Toute l’ambiguïté du récit réside dans ces confrontations entre ces amis, tous gays et n’hésitant pas à se marginaliser entre eux, et le seul hétérosexuel de l’histoire. Dans le cinéma de William Friedkin, la frontière est mince entre le Bien et le Mal, sauf qu’ici, il s’agit d’amour et de haine, d’attirance et de répulsion.The boys in the band est un film sur la difficulté d’être, l’impossibilité pour ses marginaux d’assumer qui ils sont tout en voulant se fondre dans un moule alors que d’autres veulent le casser. À l’image, ces obstacles paraissent d’autant plus âpre que le métrage est entièrement monté en cuts, accentuant ainsi la dureté des rapports entre les individus. En cadrant un personnage en contre plongée sous la véranda et dans l’ombre, le film devient une illustration de ce fameux plafond de verre, cette limite impossible à percer que s’imposent de façon inconsciente certains individus.
Se dessine alors le portrait, à travers ce microcosme, d’une société où les choses restent immuables, prisonnières de leurs représentations. Pourtant, le générique d’ouverture, qui fait suite au plan dans lequel se pomponne Harold, évoque le contraire. Avec beaucoup d’ironie dans une série de scénettes, il présente chacun des protagonistes de l’histoire dans leur quotidien. Des images qui sont accompagnées par la chanson Anything goes de Cole Porter et interprétée ici par Harpers Bizarre sur le ton désinvolte et déluré propre aux groupes pop-rock des années 60. Les paroles évoquent le changement, l’évolution et la libération des moeurs sous l’oeil de puritains choqués en ces temps où « tout fout le camp ». D’une manière qu’affectionne le cinéaste, le morceau est utilisé à contre-point de la thématique du film. Dans la même séquence, William Friedkin fait attendre Emory, le plus efféminé et distingué de ces garçons de la bande, au feu d’un passage piétons aux côtés d’une grosse femme mal habillée. Par un simple échange de regards, les notions de normalité et de marginalité sont remises en cause, avec un certain humour.

À travers le personnage de Michael, gay et catholique, William Friedkin touche deux sujets qui reviennent souvent dans son œuvre, la culpabilité et le poids de la religion sur le comportement individuel. Une pression sociale qui amène névrose et isolement. Chacun des personnages éprouve cette solitude existentielle qui les fait se retrancher dans leurs idéaux. Le titre, Les garçons de la bande, implique forcément l’exclusion de celui qui n’est pas comme eux. Aux plans qui montrent les amis s’amuser sur la terrasse, répondent ceux sur l’ami de lycée de Michael, enfermé dans l’espace confiné d’une cabine téléphonique ou pris au piège d’un halo de phares de voiture tel un animal apeuré alors qu’il traverse la route. Avec, en amorce, des barrières et des alertes lumineuses de travaux publics, le personnage se profile comme un danger qui avance inexorablement vers son but.
Œuvre à la fois dure et sensible, The boys in the band marque surtout la fin d’une période d’apprentissage chez le cinéaste. Alors qu’il sortait avec la fille d’Howard Hawks, le réalisateur de Rio Bravo lui dit un jour : « J’ai vu The boys in the band… Je ne crois pas que tu aies envie de continuer à faire des films comme ceux-là. Toi, tu as envie de faire des films où il y a une part d’aventure, des films plus excitants. Pas des films uniquement psychologiques. Rien ne t’empêche de continuer dans cette voie, mais fais-le dans le cadre d’un film d’aventures. »(1) Ces propos persuadent William Friedkin de passer à une vitesse supérieure en réalisant, l’année suivante, The French Connection. Pourtant, avec la sécheresse de son rythme, ses plans parfois en clair obscur et ses ombres portées sur les visages de ses ambigus personnages, ce drame psychologique a déjà tout du film à suspense. Même si les armes se résument à des langues acérées qui n’occasionnent que des blessures narcissiques…

Le DVD : La copie proposée sur cette édition est semblable à celle présente sur le DVD zone 1, un petit souci de compression en moins. L’image, qui respecte le format cinéma 1.77, est limpide et lumineuse, les noirs sont profonds. Côté bonus, une bande annonce d’époque accompagnée de trois petits documentaires viennent compléter de façon exhaustive la vision du film. Les acteurs, Mart Crowley et William Friedkin reviennent sur la genèse de la pièce, son succès, la carrière du film et le devenir des comédiens… Un programme complet malgré l’absence du commentaire audio du réalisateur pourtant présent sur l’édition américaine.

Les garçons de la bande
(USA – 1970 – 115mn)
Réalisation : William Friedkin
Scénario : Mart Crowley, d’après sa pièce
Directeur de la photographie : Arthur J. Ornitz
Montage : Gerald B. Greenberg & Carl Lerner
Interprètes : Kenneth Nelson, Frederick Combs, Cliff Gorman, Laurence Luckinbill, Keith Prentice, Peter White, Reuben Greene, Robert La Tourneaux, Leonard Frey…
DVD 9 disponible chez Carlotta : Véo stéréo, sous-titres Français, 16/9 compatible 4/3, couleurs.(1) Extrait du Petit livre de William Friedkin, Gilles Boulenger, Le cinéphage, 1997.

A propos de Thomas Roland

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