Vince Gilligan – "Breaking Bad" (TV)

"Breaking bad" : voilà une de ces expressions locales d’Amérique tellement condensées et évocatrices dans leur langue d’origine qu’elles en sont presque impossibles à traduire dans notre langue. Aucune expression française ne convenant tout à fait (1), il faut se contenter du titre original de cette série diffusée sur AMC, et créée par Vince Gilligan (anciennement co-producteur de X-Files).
Breaking Bad, met en scène un héros, Walter White (Blanc comme neige ? Blanc comme la poudre blanche ? Blanc comme la couleur de peau de l’américain moyen ?), qui nous est présenté comme un anti-héros : toutes les scènes de la vie officielle, familiale et professionnelle de Walter, à la maison avec sa femme Skyler, et son fils handicapé Walter junior, ou au lycée, déclinent ce parti pris. Walter est-il vraiment si minable ? Prof de chimie visiblement compétent dans sa matière (il a flirté avec une brillante carrière de chercheur dans le passé), enseignant sérieux qui se heurte à l’indifférence des lycéens apathiques en classe, et à l’indigence de son établissement qui ne le paye visiblement pas assez, puisqu’il est obligé, parallèlement à son métier, de travailler dans un magasin de fournitures autos et de laver des voitures, Walter White n’a certes rien de bien original, mais sa vie n’est pas non plus ridicule. Pourtant la caméra le filme comme un homme humilié, avec une complaisance certaine, parfois un peu énervante. Ainsi, alors que son beau frère joue les gros bras, et jouit d’une réputation de vrai mâle sous prétexte qu’il est flic à la brigade anti-drogues (et les auteurs, non sans se contredire, le ridiculisent autant que Walter), le prof de chimie consciencieux nous est montré comme un pauvre bougre, impuissant à enseigner, incapable de dominer sa femme, papa pourtant tendre d’un adolescent handicapé, mais définitivement out économiquement.
Un loser de l’American Dream, qui est, on le sait, à la fois le rêve de la liberté de chacun mais aussi l’enfer de la compétition de tous contre tous, dans lequel les pov’gars qui croient que transmettre (à ses élèves, à son fils) est une valeur, sont incapables de voir que la transmission ne vaut pas un dollar dans la société libérale, et sont noyés dans la domination des idoles du fric, de la force et de l’ordre. Un héros impuissant, on vous dit : la preuve, y baise même pas correctement sa femme !

Bryan Cranston
Bryan Cranston

Voilà le tableau sur lequel la série ne s’ouvre pas. La saison 1, qui ne comporte que 7 épisodes puisqu’elle fut produite et tournée l’année de la grève des scénaristes, commence après que les choses se sont déjà cassées dans la vie de Walter. Alors que sa vie est sur le point de basculer vers la mort, une rencontre avec un ancien élève devenu dealer lui donne l’idée, pour assurer la survie de sa famille après son départ, de fabriquer de la drogue. Il s’appuie pour ce faire sur ses compétences de chimiste, lesquelles sont visiblement excellentes puisque le cristal meth qu’il produit va déstabiliser le marché local, mettant les dealers locaux en furie : c’est ce moment que l’épisode 1 raconte avec brio. Puis la narration revient en arrière dans la vie du héros,  avant l’annonce de la terrible nouvelle (notre héros cinquantenaire non fumeur est atteint d’un cancer du poumon qui ne lui laisse que deux ou trois ans d’espérance de vie), pour repartir ensuite en avant, dans un jeu avec le temps désormais classique dans la narration américaine télévisuelle. Classique, mais néanmoins terriblement efficace, et il ne faut à aucun prix manquer le premier épisode, des premières images au générique, pour mesurer à quel point la gymnastique narrative est maîtrisée par les auteurs.

En sus de cette excellence narrative, le premier épisode de la série vous permettra d’avoir un aperçu de sa haute qualité formelle. Chaque plan ou presque adopte un angle de vue original, extrêmement chargé de sens, donnant aux paysages du désert, aux portes du Mexique, portes de porosité de l’Amérique, des airs de théâtre antique/épique, et à la banalité de la banlieue américaine, semblable à tant d’autres, un air de désert, le vrai désert semblant du coup dix fois plus habité que la ville. Il y a un vrai plaisir à regarder ces images, qui nous font voir un autre visage de l’Amérique, en plus d’un nouveau paysage géographique. Il faut souligner également, même si ces qualités ne sont pas réservées à ce TV show, d’autres ayant largement ouverts la voie, la qualité du jeu des acteurs – par exemple de RJ Mitte qui joue Walter Jr et compose un adolescent extrêmement émouvant – ou encore la qualité de la bande sonore, qui fait de la musique un élément constitutif de l’histoire qui nous est racontée.

Aaron Paul
Aaron Paul

Mais, par ailleurs, la première saison de Breaking Bad nous fait hésiter. On l’aura compris, la violence est au cœur du scénario : violence de la maladie, violence de la société, violence du marché. La question que pose la série est claire : jusqu’où peut aller un homme à qui l’on annonce qu’il est condamné ? La série répond qu’il peut aller très loin (pourquoi pas) mais la façon dont elle filme les franchissements successifs des barrières morales les plus fondamentales (tu ne tueras point) pose question : la caméra n’évite pas des plans longs et précis, qui semblent jouir du spectacle de l’horreur. Ces plans mettent le spectateur mal à l’aise – c’est peut-être l’effet recherché – dans une position de voyeur passif, et au-delà font passer comme une lettre à la poste l’impact du passage à l’acte, des nombreux passages à l’acte du héros, qui semble plus affecté par son absence de réussite économique et professionnelle que par les crimes qu’il commet. Le scénario s’allie avec les images pour confirmer cette impression. Certes, puisque Walter White est condamné, sa/la fin justifie peut-être les moyens. Mais les auteurs semblent nous dire autre chose : le franchissement des barrières donne en effet un statut de héros à notre soi-disant loser. Il n’y a qu’à regarder la scène d’amour qui suit son premier meurtre, tuer lui donnant – non pas des ailes – mais clairement des couilles.  Il y aurait d’ailleurs beaucoup à dire sur la représentation du mâle américain ou du mâle tout court : Breaking Bad ou la crise du mâle humilié, et qui retrouve enfin sa superbe, sa fierté, en faisant le mal, en vendant de la drogue, en tuant des gens ?
On s’interroge sur cette revanche du mâle/mal : voilà une vision très très très pessimiste du statut de l’homme, une drôle de conception de la virilité, la femme n’étant pas épargnée – l’épouse du héros, que son actrice réussi à rendre sympathique, est bien chargée et pas seulement parce qu’elle est enceinte. En tout cas, la distance nécessaire avec la violence et surtout son spectacle ne sont pas pris.

Bryan Cranston, Anna Gunn, RJ Mitte
Bryan Cranston, Anna Gunn, RJ Mitte

Ou alors, il faut faire une autre hypothèse, que viendra ou non confirmer la saison 2, et envisager la série toute entière – y compris dans sa forme – comme une métaphore radicale de la société de marché capitaliste. Plusieurs indices permettent de creuser cette piste : le choix du trafic de drogue bien sûr, marché presque pur, marché idéal du consommateur captif, qu’il faut juste savoir maintenir à niveau pour s’assurer une longue rente (le drogué, métaphore parfaite du consommateur ?), le choix du métier du héros (le prof, loser parfait ?) on l’a dit, ou encore le statut de son fils. Son handicap est-il la vraie cassure de son père qui l’aime et l’entoure de beaucoup d’amour et d’attention (seule fenêtre de lumière dans le noir fondamental de la série) mais qui souffre aussi d’avoir engendré un enfant physiquement faible, qui sera certainement une proie (qui l’est déjà, la scène de l’achat du jean nous le montre) dans une société de sauvages ? Au moment où Walter et sa femme s’apprêtent à engendrer de nouveau, la mort fait son apparition. Cette mort arrive par le poumon, soit l’organe qui fait de l’air le carburant qui irrigue l’ensemble de l’organisme. Est-ce à dire que dans la société capitaliste, nous sommes tous atteints dans notre respiration vitale, et que la mort qui est à l’œuvre, loin de nous réveiller, de nous faire réagir, nous pousse vers notre propre fin, nous autorise à accélérer notre destruction, dans une sorte de "passées les bornes, y’a plus de limites" suicidaire ?

Après moi, le déluge !, nous dit Walter. Et les auteurs, qui ne semblent pas se décider entre le spectacle de la violence et sa dénonciation, laissent le spectateur le cul entre deux chaises, partagé entre l’enthousiasme et un vague dégoût : il y a quelque chose de périlleux et de par instants pervers à montrer le cynisme de la société américaine contemporaine en utilisant ses procédés. Enfermé dans cette logique infernale, le spectateur cherche lui aussi à respirer : dans la saison 2 ?

Breaking Bad, sur Orange cinéma séries et bientôt sur Arte ?

(1) Sauf si un lecteur a une suggestion ?

A propos de Florence SACCHETTINI

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