Terence Davies – "The deep blue sea"

The deep blue sea sonne comme une invitation au voyage, ou la vision d’étendues de liberté et de rêves, et pourtant, la dernière oeuvre en date de Terence Davies plonge bien plus dans les eaux troubles et sombres de la Tamise du Londres des années 50. En effet, le titre fait référence à une expression idiomatique, « to choose between the devil and the deep blue sea » qui revient à « choisir entre la peste et le choléra ». Trois ans après le documentaire Of time and the city, portrait intimiste et poétique de Liverpool pris dans la tourmente de l’histoire, Terence Davies s’attache à décrire la capitale britannique de l’après-guerre. Ainsi, il adapte une pièce du dramaturge Terence Rattigan et évoque la thématique du choix dans une intrigue qui se tisse autour d’un triangle amoureux. Par ce biais, le réalisateur évoque également les notions de classes ainsi que la situation des femmes dans un Londres encore en ruines. Mariée à un haut magistrat britannique, Hester décide de quitter le confortable foyer conjugal pour aller vivre dans une chambre avec un vétéran de la Seconde Guerre Mondiale. Plus jeune, plus fougueux, Freddie Page, ancien pilote de la Royal Air Force lui fait découvrir un amour bien loin des conventions et où le désir peut s’exprimer au grand jour.

 

 

Seulement, à l’image de cette ville meurtrie par la guerre, Hester est déboussolée, n’est plus sûre de ses sentiments et hésite entre les deux hommes, deux modes de vie complètement opposés. Tandis que la jeune femme tente alors l’irréparable – en finir avec la vie -, son état de confusion est exposé dès les premières minutes par un montage en flash-backs au sein duquel les deux hommes se croisent dans des plans qui évoquent des regrets ou un choix impossible à faire. Tout au long du film, Hester est assailli par ses souvenirs qui défilent devant elle comme la caméra se substituant à une rame de métro le temps d’un plan séquence.Dans un climat où les valeurs s’enferment dans un certain conservatisme, sa tentative de suicide est mal perçue, condamnable, la jeune femme doit alors supporter le poids du regard désapprobateur de ses voisins et même de son compagnon. Sous ses allures de mélodrame classique, The deep blue sea, en esquissant le portrait d’une femme qui veut s’épanouir loin des compromis bourgeois, est une charge virulente contre une société sclérosée qui relaie les femmes à un rôle secondaire et étriqué. Si certains mouvements de caméra et idées de mises en scène s’affranchissent des cadres d’un scénario né sur les planches, pour filmer l’enfermement social, Terence Davies joue avec habileté des contraintes imposées par la pièce d’origine. Sa réalisation a un côté volontairement suranné avec des décors qui sonnent faux pour mettre en évidence des conventions et une pensée d’un autre âge. Par des effets de lumières, l’environnement bourgeois où tout doit être lisse et discret se matérialise lors d’un repas qui doit se dérouler dans le silence à la lueur confinée de bougies ou d’échanges qui se font dans une ambiance éthérée et ouatée. En opposition, c’est un intérieur sombre aux tons chauds, celui du petit appartement de Freddie Page, qui continue d’enfermer la jeune femme.

 

Si Terence Davies renvoie dos à dos la haute société et un milieu plus populaire, c’est surtout parce qu’il critique une société machiste où l’homme veut toujours avoir le dessus. Hester est ainsi perçue comme une femme de mauvaise vie et ses passions paraissent vulgaires. The deep blue sea narre le combat de celle qui désire vivre ses envies sans aucun barreau à ses fenêtres, mais aussi, à travers elle, l’histoire de Londres qui tente de se reconstruire.

Oeuvre subtile et élégante, The deep blue sea n’a pas besoin d’en faire des tonnes pour toucher l’âme, Terence Davies s’en tenant à une mise en scène sobre et feutrée presque ascétique. Le cinéaste britannique s’avère également être un directeur d’acteurs d’exception, chacun d’eux jouant une partition avec une justesse bouleversante. Lors d’un final qui ne l’est pas moins tout en évitant la facilité, Rachel Weisz en femme blessée tire le film vers des sommets d’émotions.

Dans un ultime mouvement de caméra inverse à celui qui ouvre le film, Terence Davies achève son portrait d’une société sclérosée et sexiste sur un constat pessimiste, sur une image qui semble affirmer que tout reste à faire, pour que les choses progressent.
Terence Davies aime les femmes. Son film est un doux cri d’amour et révèle l’un des plus beaux visages féminins que le cinéma nous ait offert depuis des années.

The deep blue sea
(Grande-Bretagne – 2011 – 98mn)
Scénario et réalisation : Terence Davies, d’après la pièce de Terence Rattigan
Directeur de la photographie : Florian Hoffmeister
Montage : David Charap
Interprètes : Rachel Weisz, Tom Hiddleston, Simon Russell Beale, Ann Mitchell, Jolyon Coy, Karl Johnson, Harry Hadden-Paton, Sarah Kants, Barbara Jefford, Nicholas Amer…
Sortie en salles, le 20 juin 2012.

A propos de Thomas Roland

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