Stéphane Aubier & Vincent Patar – "Panique au village"

Le passage au format long de la formidable série Panique au village pouvait laisser craindre un effet de poliçage et d’essoufflement sur la durée, écueil que Wallace & Gromit et le mystère du lapin-garou n’avait pas tout à fait réussi à éviter. S’il connaît une toute petite chute de rythme en cours de route, le film de Patar & Aubier relève le pari haut la main et on déplore une fois de plus que, assez inexplicablement, le succès public soit peu au rendez-vous, pour un concept qui a tout pour ravir autant les petits que les grands (à condition que ces derniers laissent toute notion de rationnalité au vestiaire).

Puisque Panique au village, les courts-métrages, ne sont certainement pas aussi connus qu’ils le mériteraient, rappelons le "pitch" (si l’on peut dire).
Le village du titre se résume à peu de chose, essentiellement une ferme tenue par Steven et Janine, un improbable poste de douane et surtout la maison des trois héros principaux, Indien, Cowboy et Cheval, qui, comme leurs noms l’indiquent parfaitement, sont un Indien (avec sa magnifique parure en plumes), un cowboy et un cheval. Ce minimalisme de départ, renforcé par une animation de petites figurines en plastique et/ou en pâte à modeler en image par image (avec une virtuosité foutraque qui fait aussi tout le sel de l’entreprise), n’empêche pas qu’il se passe des foules de choses dans cet endroit (où le facteur passe aussi régulièrement sur son vélo), toutes plus improbables les unes que les autres : des voyages dans l’espace, des failles spatio-temporelles, des courses cyclistes endiablées, des parties de foot homériques entre hommes et animaux, des raves en boîte sur de la techno très industrielle, une visite des Atlantes (oui, les habitants de l’Atlantide, mi-hommes, mi-tritons, un peu comme si Patrick Duffy avait endossé la panoplie de l’étrange créature du lac noir…), et on en passe !

"Panique au village"

Panique au village, le film, ne met nulle pédale douce à ce délire, bien au contraire et pour notre plus grand bonheur. Il réussit également globalement à construire une histoire tenant sur 1h15 de film, ce qui n’était pas gagné d’avance. Cette histoire reprend d’ailleurs plusieurs des éléments du plus génial des films courts de la série, La Partie de cartes, qui mettait justement aux prises nos héros avec les Atlantes. Ceux-ci y volaient des cartes à jouer, ils volent cette fois-ci des briques, toujours dans l’optique de reproduire, sous l’eau, l’écosystème qui règne tant bien que mal (et plus mal que bien) au-dessus d’eux.
Certains personnages se trouvent un peu sacrifiés, au premier rang desquels Steven (dommage, son doublage par un Benoît Poelvoorde particulièrement survolté est toujours un grand moment), et le grand gagnant s’avère Cheval, qui est ici incontestablement le héros du film. C’est un peu un héros en creux, comme le clown blanc du cirque, qui a besoin des Augustes pour créer des gags. On peut faire confiance à Cowboy et Indien pour tenir ces rôles à la perfection.

Patar & Aubier ont également voulu introduire une romance dans leur film, entre Cheval et la professeur de musique, Madame Longrée, une jument, évidemment. Cette idylle nous donne quelques jolies scènes (le slow sur l’impeccable Sag Warrum du Luxembourgeois Camillo Felgen ou le running gag de Madame Longrée appelant Cheval embarqué dans des péripéties au péril de sa vie pour s’étonner de son absence à ses cours de musique) mais ralentit aussi un peu le tempo. La participation de Jeanne Balibar au doublage est peut-être une fausse bonne idée, la sensualité naturelle de sa voix (ici encore accentuée) créant un décalage voulu mais peu convaincant avec les voix "pas possibles" des autres protagonistes, doublés par Patar & Aubier eux-mêmes, Bouli Laners et quelques autres comparses, souvent belges. Car on ne l’a pas encore précisé, mais Panique au village nous vient de Belgique et son humour assez surréaliste ne pouvait probablement pas venir d’ailleurs.
Sa diction impeccable entre également en contradiction avec la prononciation des autres comédiens, souvent proche du borborygme, pour un travail sur les dialogues en provenance directe de chez Jacques Tati.

"Panique au village"

Loin de nuire au film, en revanche, les conditions de tournage certainement plus confortables du long-métrage ne gomment pas le côté bricolo de l’ensemble (c’eut été une trahison dont le film ne se serait pas relevé) et lui donnent même une plus grande épaisseur cinématographique, notamment au niveau du découpage, qui joue davantage que la série sur les valeurs de plan. On y note également un très vraisemblable et joli clin d’œil au formidable 5 000 doigts du Docteur T. avec le clavier en spirale à la réception de l’école de musique. Ce serait d’ailleurs une brillante idée que de réaliser une adaptation en animation image par image du petit bijou de Roy Rowland, tiens !

Au final, nos deux Belges fous furieux passent haut la main l’exercice du "vrai film de cinéma" et nous offrent même quelques jolis moments d’aventure que n’aurait par renié Jules Verne (la chute dans les entrailles de la Terre, le robot polaire géant…).

A propos de Cyril COSSARDEAUX

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